Entre la plume et l'enclume
http://www.plumenclume.net/textes/2008/europe/badjeck3-080708.htm
« Raccompagner le mensonge jusqu'à sa porte »
Entretien avec Thierry Badjeck(III),
Par Maria Poumier
6 juillet 2008
M. P. : Thierry Badjeck, le 20 mai dernier nous avons assisté à un nouveau rebondissement judiciaire de votre combat contre la discriminationen entreprise. Votre employeur, qui avait été condamné pour licenciementabusif, vous a obligé à reprendre le travail dans le poste même où vous aviez subi le martyre ; vous avez donc demandé aux Prud'hommes saisis du fond de l'affaire, d'ordonner votre reclassement en dehors de l'activité à l'origine du différend. Or, le 18 décembre 2007, une première fois, les Prud'hommes ont considéré qu'il n'était pas de leur compétence de décider d'une question qui relevait -selon le magistrat- du juge de l'exécution. Vous avez alors saisi le juge de l'exécution, et celui-ci s'est à son tour déclaré incompétent le 09 janvier 2008. Vous êtes revenu, en réitérant votre demande de reclassement, auprès de la DRH , qui vous a opposé une fin de non recevoir.Mais que vous êtes têtu ! Impossible de vous démoraliser : vous vous êtes à nouveau adressé aux Prud'hommes dans le but -dites-vous- de prévenir tout risque pathogène réel du fait du poste en question. Ce risque s'étant concrétisé par le passé, vous considérez qu'il n'y aucune difficulté pour lesPrud'hommes à se prononcer en urgence. Quel marathon kafkaïen !
T. B. : Vous avez assisté à la mise en scène et vous avez puvérifier combien cette histoire tourne à l'inénarrable. Le juge n'a même pas daigné m'écouter et a ordonné que l'on me rende le dossier de plaidoirie que je lui avais préalablement soumis au soutien de mes demandes. Il a accédé à la requête manifestement dilatoire d'Aéroports de Paris et a renvoyé une nouvelle fois l'examen de l'affaire au cœur de la torpeur estivale, au 22 juillet. Une manière de me dire : circulez ! Mes droits sont à la merci de l'agenda de l'employeur qui semble en mesure d'imposer ses desiderata à la justice. Je rappelle que le Conseil a été saisi le 22 février 2008 en sa formation de référé, c'est-à-dire en urgence. Sauf rebondissement, il lui faudra donc cinq mois pour considérer une mesure d'affectation ! Jugez vous-même…
M. P.: A l'évidence, les Prud'hommes voudraient limiter leur rôle à négocier des arrangements entre les parties. Ainsi, ils ont reporté l'audience dans l'attente de certificats médicaux qui devraient en quelque sorte régler le problème temporairement, et dans l'espoir que, le temps passant et surtout si vos problèmes de santé persistent,, vous vous contentiez de toucher un salaire dans les conditions décidées par l'employeur. Mais vous dites que le rôle des Prud'hommes va bien au-delà, et qu'ils doivent vous écouter quand vous reprenez les choses depuis le début (voir les précédents Entretiens avec Thierry Badjeck, I et II) ? Ils ont donc failli déjà deux fois à leur mission ? Rappelez-nous quels sont exactement les articles du code du travail ou du code civil qu'ils ont bafoué ?
T.B. : Attendons l'audience en appel du 20 novembre 2009 sur lefond de ma plainte pour discrimination et il sera alors temps d'exposer l'action des Prud'hommes de Paris dans le détail ; et chaque fait sera publié et nommément rapporté à son auteur. J'ai fait le serment de n'être pas de ceux dont on violera impunément les droits fondamentaux dans le secret des combinaisons entre syndicats de patrons et de salariés. J'ai toujours tenu mes promesses. Passons ensuite sur cette prétention à me voir renoncer à l'usure,elle s'est avérée vaine et le sera encore demain.
Pour le fond, n'en déplaise aux falsificateurs qui travaillent cette affaire, nous n'en sommes là qu'en raison d'un seul fait originaire : une discrimination raciste. Les effets examinés en justice sont inhérents à la discrimination, c'est cela seul qui rend compte de la situation, voilà pourquoi je continue à dire que la discrimination doit être entendue comme telle.
Il reste que la dernière manœuvre dilatoire d'Aéroports de Paris succombe à l'article 74 du Nouveau code de procédure civile qui dispose que« les exceptions doivent, à peine d'irrecevabilité, être soulevées simultanément avant toute défense au fond ou fin de non-recevoir . ».Aéroports de Paris a déjà pris des écritures en défense le 19 mars et sonexception est donc irrecevable. Le cas de figure visé à l'article 74 s'impose d'autant plus que l'employeur a, lors de la première audience, soulevé une finde non-recevoir tirée de l'article 480 du Nouveau code de procédure civile. Ce sont les règles de procédure et elles ne s'arrêtent pas plus à l'examen de mes droits que la justice n'est une aire de valse. Il y a un proverbe arabe qui dit qu'il faut « raccompagner le mensonge jusqu'à sa porte ». C'est ce que j'essaie de faire.
M. P.: Le 20 novembre 2009, vous attendez donc une autre décision en appel, concernant votre plainte pour discrimination. Rappelons que votre employeur a bien été condamné en première instance pour plusieurs violations de vos droits, mais que la discrimination comme motivation n'a pas été retenue.Etant donné votre premier succès dans l'affaire du licenciement abusif, est-ce que vous considérez donc que la justice a spontanément tendance à se ranger du côté du patron, et qu'il faut la forcer à mettre le nez dans ses propres préjugés racistes, pour l'obliger à respecter la loi et à la faire respecter ?
T.B. : Ce n'est pas tant la cause patronale qui est protégée par la justice ; c'est la discrimination qui est spontanément niée à toutes les échelles de la vie sociale et notamment celle qui touche particulièrement les populations noires. Or je tiens ce déni pour consubstantiel au phénomène qu'il relaie. S'agissant des préjugés, ils sont présents à toutes les échelles de la société et rien ne permet de supposer qu'un corps ou un secteur de notre société fasse exception à une disposition mentale qui la traverse.
Mais la question des préjugés n'est pas le cœur problématique de ladécision de justice dont le génie doit articuler un Etat de droit. La justice présuppose en principe que seule la chose est jugée, et ceci à travers l'exposition des faits, lesquels ouvrent droit à leurs titulaires au moyen de preuves et non à raison du statut originaire, racial ou social des justiciables. Il y a des lois, une jurisprudence, la garantie du débat contradictoire, les recours et nous sommes condamnés à faire comme sil'objectivité était le cas.
A la limite, peu importe l'opinion de celui qui vous juge. Il est d'ordinaire pour un tribunal qui ne tranche pas en fait et en droit de s'exposer à la censure. A cet égard, mes droits ont été méconnus par le Conseilde Prud'hommes de Paris le 16 janvier 2007, et celui-ci a été censuré par la Cour d'appel de Paris le 5 juillet 2007. A défaut, j'aurais eu la cour de cassation pour vérifier la base légale de la décision puis la Cour Européenne des Droits de l'Homme.
Je persiste donc et j'ai formé appel de la décision des prud'hommes du 5 février 2008 qui condamne un effet comme pour s'aveugler sur et par sa cause.Si le licenciement est « sans cause réelle ni sérieuse » (ce qui aété reconnu, donc), c'est qu'il est manifestement frauduleux ! Admettons cependant l'absence de toute discrimination. Pour quel motif avoir alors licencié 4 salariés bien appréciés sur les plans professionnel et disciplinaire après 5, 15, 18 et 19 années d'ancienneté ? L'employeur dit sans rire avoir sanctionné notre « refus de déménager nos bureaux de quelques mètres ».Ce n'est pas sérieux !
M. P.: Peut-on conclure, de la succession des batailles que vous avez livrées, qu'il y a un bloc de complicités inconscientes entre l'employeur abusant de son autorité, les avocats refusant de vous suivre alors même que vous obtenez des victoires importantes, les syndicats faisant la sourde oreille, et les organes de veille contre le racisme tout aussi muets ? Mon affaire se heurte indéniablement à des liaisons d'intérêts puissants qui tétanisent les personnes concernées. Comme je le disais, le problème se situe véritablement en face du droit, dans l'accès à la justice qui ne suppose pas un fonctionnement autonome et que doivent éprouver les parties.Or sans un réel accompagnement des justiciables les plus fragiles, notre système judiciaire théoriquement juste change clandestinement de nature et peut, en fonction de celui qui est jugé, ou de ce qui est jugé, prendre des accents scélérats. Il suffit de laisser au temps le soin de résoudre les conflits en faveur de la partie la plus puissante au litige :l'employeur, le possédant. En d'autres termes, combien de plaignant survivraient au marathon judiciaire et seraient prêts à sacrifier leurs biens,leurs vies privées et vies personnelles pour poursuivre leur adversaire jusque devant la Cour Européenne ? Avec quels moyens se soutiendrait leur endurance et qui les aiderait ? Or la justice coûte très cher.
A partir de cette donne asymétrique, le système tire une conclusion d'ordre statistique ; qu'importent la loi, sa portée et la sanction draconienne,nul ne s'en servira. De fait, nos droits se réduisent à des énoncés essentiellement théoriques que seuls ceux qui en ont les moyens mettent à l'épreuve. Or la justice ne sert que si l'on en use. Hors de portée, le système peut donc se flatter d'être juridiquement respectueux des libertés fondamentales et c'est vrai ; judiciairement respectueux des droits, c'est encore vrai. Mais à l'épreuve des faits, il peut prendre un tour infâme en entravant l'accès des plus faibles à la justice. Ce constat met en cause le rôle et l'indépendance des syndicats, des associations et des médias face à des discriminations qui n'ont pas droit de cité. Tous œuvrent concrètement à contrecourant de leurs vocations et de leurs buts affichés.
M. P.: Vous n'êtes pas le premier à constater que les tribunaux sont des monstres qui aspirent et broient toutes sortes de victimes, avant de rendre leurs jugements …
T.B. : Quelque chose ne fonctionne pas entre la prétention impérieuse de la règle de droit et son effectivité sur le terrain de l'égalité.Il est triste d'avoir à rappeler que les discriminations vont à l'encontre d'une certaine prescription constitutionnelle : liberté, …, fraternité. Dans un paysage social où la discrimination est plutôt la norme que l'exception, la responsabilité de ces intermédiaires chargés de permettre l'expression de la loi pose problème. Or des dizaines de millions d'euro de fonds public sont alloués chaque année à la lutte contre les discriminations. L'argent public et l'impôt en particulier doivent-il financer les carences et concourir à l'atteinte aux droits fondamentaux ? C'est la question. L'analyse force à constater que les prébendiers de dispositifs pourvoyeurs de ressources n'ont aucun intérêt à voir dépasser les ségrégations raffinées de l'entreprise d'aujourd'hui qui justifient d'autant leur office. C'est ainsi que naissent et meurent les officines dans le champ de la discrimination ou, positivement , de « l'intégration » et dela « diversité ». Un fonds de balivernes et une odieuse escroquerie…La représentativité de ces machins est inexistante, il faut en tenir compte avant même de discuter de leur légitimité. Et pourtant l'argent est ce qui leur manque le moins, allez savoir pourquoi…
M. P.: Mais comment faire mieux, sans passer par une révolution qui balaierait provisoirement tous ces réseaux de courtisans, avant qu'il n'ensurgisse d'autres? Plus de noirs dans les « machins », serait-ce une garantie d'efficacité ?
T.B. : Des actions de clarification s'imposent, voire de droit,dans l'intérêt collectif. Il y a trop d'imposteurs et trop de connivences dans le champ de la lutte contre les discriminations. Si nous allions y regarder deprès, nous serions surpris de la vanité du partage manichéen entre blancs coupables d'un côté et noirs victimes de l'autre. Nous serions également surpris par l'utilité politique d'une élite identitaire auto désignée. Ceux des noirs qui parviennent dans ce système ne doivent leur ascension qu'à des dispositions en tout point étrangères à l'idée que chacun se fait de l'effort, de la morale et du mérite personnels. Ils sont cooptés pour une tendance éprouvée, cultivée et partagée, à se prostituer littéralementen ce qu'ils sont exclusivement ouverts à la compromission, en ce qu'ils s'épuisent à poursuivre la caricature d'eux-mêmes qui les précède et que leurs démissions reconduisent. Contre moi, j'ai eu des avocats, les syndicats, les associations mais aussi des noirs qui prétendent défendre la cause de l'égalité et font tout autre chose. Avec moi j'ai pu compter sur le soutien de gens modestes dont j'ignore toujours qu'ils sont blancs tant cela m'importe peu : ce sont Pascale, Thierry, Didier, qui ont risqué leurs intérêts et sont allés jusqu'à se faire licencier ; ce sont Gabriel, Rémi, qui ont risqué leur mandat syndical pour défendre une liberté fondamentale.
M. P.: La justice, à force de devoir vous écouter, semble quand même reconnaître que votre cas met en évidence certains dysfonctionnements. Mais pour vous, le dysfonctionnement va beaucoup plus loin ?
T.B. : La discrimination est forcément un produit sociétal malgré notre tendance individuelle à décider que le raciste c'est l'autre et qu'il réside, forcément, à l'extrême droite de nos vertus. Cette rengaine« humaniste » est éculée. Pour ce qui me concerne, je ne parle plus de dysfonctionnement mais bien de fonctionnement car le déni est avant tout une réponse sociologique. C'est le règne du « pas vu pas pris ». Chacun sait ce que les chiffres démontrent, que la discrimination se pratique couramment ;mais personne ne l'admet dans son ordinaire. On se dit sans doute que ce n'est pas grave. Certaines discriminations relèvent encore trop de comportements véniels, dans l'horizon de la mauvaise foi collective.
Je rappelle tout de même que les scrutins électoraux sont à chaque fois l'occasion de vérifier qu'une majorité de l'opinion est pour la comparution immédiate suivi de l'enfermement des voleurs de téléphones portables (autant dire de poules) ; partant de la même logique, nous sommes acquis à l'abaissement de la responsabilité pénale aux adolescents. A ce train, notre projet de civilisation va bientôt se soucier de la délinquance des nourrissons. Mais dès lors qu'il s'agit comme en l'espèce, de délinquants en cols blancs portant délibérément atteinte aux droits de l'homme inscrits dans la constitution, tous les tempéraments sont convoqués, et le droit fait place à la révérence.
M. P.: Si je comprends bien, vous considérez que l'apartheid essaie de se doter d'une jurisprudence qui le légalise, avec une affaire comme la vôtre,parce qu'il existe déjà dans les faits ?
T.B. : Le problème est là. Ce racisme rôdeur est le plus dangereux parce que pernicieux. Il s'ignore comme il se propage, assigne notre morale à nous indigner d'épouvantails cependant qu'il prospère dans les moments qui nous sont les plus familiers. Il puise dans l'inconscient et ses manières sont innocentes. Face à l'accusation de discrimination mon directeur a répondu : « Ne me parlez pas de racisme ! J'envoie de l'argent de Afrique ! » Tout est condensé en ce malentendu éclairé par Castoriadis : « l'hostilité à l'égard des étrangers parcourt pratiquement tout le spectre des possibles, depuis le meurtre immédiat jusqu'à l'hospitalité la plus généreuse. » (« Haine de soi, haine de l'autre », par Cornelius Castoriadis, Le Monde du 9.01.1999). Le racisme négrophobe commence par une assignation à l'altérité obligatoire, par l'invocation de l'amour, de l'aide. Et l'histoire s'achève toujours par la compassion humanitaire dont le noir est captif, parce qu'il devrait l'accepter,puisqu'il n'y a pas de discours alternatif.
Face à cela, le simple fait pour l'objet de cette altérité compassionnelle , de se risquer à assumer une l'autonomie individuelle, une responsabilité, une respectabilité, du mérite, est un outrage pour ce regard qui viole depuis des siècles au nom de grands principes. Ce malentendu inconsciemment paré de bons sentiments se reproduit lorsque spontanément un noir prétend à un poste alors qu'il est « naturellement » un« bon à rien » et livré à la merci de notre générosité.
M. P.: La chaîne de prévention de l'injustice sociale est donc en fait une chaîne de préservation des injustices structurelles ?
T.B. : La discrimination est l'otage et la rente des dispositifs de prévention. Un article du Canard Enchaîné du 2 avril 2008 (page 4) concernant la HALDE illustre bien le problème. Un ouvrage, L'argent noir des syndicats (Fayard) a établi les pratiques courantes de ces réseaux qui empruntent aux lois du milieu. Mais il nous faut commencer par admettre que le racisme négrophobe tient une place à part dans la structure des injustices.Aucun autre racisme ne fonctionne de manière aussi perverse et ne soulève à ce point un déni spontané qui puise dans l'inconscient collectif ; voilà ce qu'il faut admettre, sans quoi on s'aliène l'intelligence du phénomène. Louis Sala Molins asouligné la continuité sans rupture dans leur succession historique entre la traite négrière, l'esclavage, l'indigénat, la colonisation qui légitiment le racisme contre le monde noir et qui puise dans la rhétorique des Lumières que notre héritage flatte.
M. P.: Oui, Louis Sala Molins a une intransigeance méthodologique qui le rend irréfutable, et qui est à la hauteur de l'école des juristes de Salamanque qui, au XVI éme siècle, avaient invalidé au niveau philosophique et juridique tous les sophismes censés justifier une oppression ethnique au service d'un projet d'expansion nationale. Ils n'avaient pas réussi à imposer leur logique, mais ont quand même contribué à éviter aux Indiens d'Amérique un statut aussi dégradé que celui des esclaves africains… Revenons à votre combat personnel ; avez-vous des alliés ? D'autres personnes ont-elles pesépour bloquer l'engrenage ?
T.B. : Un grain de sable peut gripper la mécanique mais il restera la mécanique, la géométrie des forces, la sociologie des rapports, l'histoire…Je ne me fais guère d'illusion. Si j'avais des alliés je ne m'en ouvrirais pas en public en l'état du rapport de forces qui penche du côté d'en face. En outre ma fragilité est un atout. Par contre je vous fais une promesse : jemettrai à nu le rôle abject de certains supplétifs.
M. P.: Vous seriez donc le grain de sable qui enraye une machine fonctionnant en permanence en porte à faux avec la loi constitutionnelle, qui postule l'égalité des citoyens ? Si c'est le cas, la machine est bien fragile !
T.B. : J'ai trop d'aversion pour l'incarnation providentielle pourme laisser aller à une appréciation hyperbolique de ce qui reste une épreuve pour moi. Certes au regard de la dissymétrie des forces en présence, le système a trahi des failles insoupçonnées. Mais c'est encore le droit issu de ce même système qui me protège et que je lui retourne. Le problème est de mettre le judiciaire à l'épreuve et d'effacer tous ceux qui s'interposent entre cet horizon et les justiciables.
M. P.: Sans le médecin du travail et l'assistante sociale qui avaient reconnu le bien fondé de votre usage du droit de retrait, vous n'auriez jamais gagné la première manche. Dans ces milieux, on reconnaît volontiers que le harcèlement patronal est très répandu, cela a même été l'objet du dernier congrès de la médecine du travail. On reconnaît aussi certains cas de discriminations, avec différents stades de gravité. Mais vous dites qu'au final ces personnes acceptent de jouer le rôle où le patronat veut les confiner,celui du management du personnel avec anesthésie locale du patient éventuel qui s'impatiente, le temps qu'il comprenne bien les règles du jeu ?
T.B. : Je suis obligé de corriger l'idée que vous avez du rôle du médecin du travail et de l'assistante sociale. Leur action a été sans incidence dans la résolution de cette première manche. Mais mon constat est sans blâme.Que peut-on attendre d'acteurs placés sous l'empire de l'employeur ? Pour les raisons précitées qui touchent à une charge inconsciente, je constate qu'il est moins infamant de parler de harcèlement alors qu'on fait face à du racisme.C'est déjà une hypocrisie que de rabattre l'effet harcèlement sur le même planque ses causes, le racisme, l'injonction sexuelle, l'abus de pouvoir hiérarchique etc. Chacun sait que nul ne harcèle pour le seul but de harceler,et que les mobiles sont au moins en partie étrangers au harcèlement.
Alors les acteurs sociaux sont-ils des supplétifs du système ? Si vous considérez la société sous l'angle de l'institution de rapports de forces et de violence, les médecins avec leurs psychotropes et les assistantes sociales par leur veille sur les esprits y participent à l'image des policiers avec leurs armes, des magistrats de par la loi, des éducateurs suivant l'enseignement, des prêtres au fond de leurs sermons. Tout ceci fait pouvoir au-delà du songe irénique de la Cité juste. Tout est coercition, douce, froide ou ardente. Au reste il s'agit de l'omniprésence du pouvoir et de ses technologies plus ou moins raffinées. Une incidente : le sens donné au médecin du travail est contenu dans son titre ; « médecin du travail », il soigne le travail, non le travailleur. Le trait est certes symbolique mais dans cette fonction comme dans d'autres, l'utilité prime sur l'intégrité de la personne.
M.P.: On peut penser que les crispations racistes actuelles témoignent de la crise démographique : la France était, au lendemain de la guerre, un pays prêt à se reconstruire entre autochtones. Mais leur choix de laisser s'effondrer leur propre natalité a créé un appel d'air : et ils se retournent contre les nouveaux habitants, comme pour récupérer une souveraineté définitivement perdue. Le rejet des Portugais (1970) a été absorbé par le rejet des Arabes (1980), et maintenant tous ceux-là se sentent blancs, face aux Africains qui arrivent à leur tour. Pensez-vous que votre cas témoigne d'une crise de croissance ? Lorsque le métissage des couples, et au niveau du vécu de chacun, aura progressé, le racisme s'atténuera-t-il ?
T.B. : Vous relatez justement que les différentes vagues d'immigration ont incontestablement opéré des déplacements successifs des groupes ciblés par les processus ségrégatifs. Mais la permanence du racismedans les expériences très métissées, au Brésil et dans toute l'Amérique latine,offre un exemple édifiant. Et la reproduction de principes d'ordre issus de la fin de l'âge classique européen montre la capacité de circulation de l'idéologie raciste à travers le temps et l'espace, ainsi que son indifférence à l'objet ciblé. Je me méfie de l'injonction au métissage comme revers et résolution du racisme. L'antidote a encore la race pour base discursive et est incontestablement de la même veine que le racisme qu'il prétend traiter.
Il s'agit avant tout d'un problème idéologique qui contamine les esprits, blancs comme noirs. Il y a une cruelle limite dans l'ascension sociale de certains. Les parvenus évoqués plus haut ne sont pas blancs mais bien noirs. Avant de se traduire en faits, le racisme est un produit idéologique et nul n'en est à l'abri, pas plus les noirs que quiconque. Pour être moi-même métis, je sais combien nombreux sont ceux qui se pensent titulaires d'une supériorité naturelle parce que pas tout à fait nègres. Des noirs sous hypnosese vouent un déni physiologique confinant au dégoût de soi et célèbrent les catégories blanches et occidentales pour le seul principe qu'elles sont blanches et occidentales.
M. P.: Justement, c'est tellement fort que ça dépasse l'idéologie, on dirait que ça relève du réflexe, ou de l'instinct animal…
T.B. : Il reste que l'idéologie raciste a un âge et une géographie : l'Occident, blanc, masculin, etc . selon l'aveu deAlain Touraine en exergue de sa « critique de la modernité ». C'est
l'expérience historique occidentale qu'il nous faut interroger à l'aube des Lumières comme nous y invite Louis Sala Molins. Elle est consubstantielle au phénomène qui a produit la « race » à la fin de l'âge classique, et corollaire à l'émergence de nos Etats-Nations peut-être en voie de disparition ou de recomposition sous l'avènement des grands ensembles régionaux..
Cela étant vit-on une époque de crise identitaire ? Je verrais plutôt une crispation au niveau du discours « raciste » probablement à cause de la crise des nations et au métissage qui participent d'ailleurs du même phénomène de globalisation. Je crois moins à un regain du racisme dans les faits si l'on tient compte de la multiplication des points de contacts entre les groupes d'origines différentes. Ce brassage a pour conséquence d'exacerber des comportements qui, isolés les uns des autres, n'auraient pas trouvé à s'exprimer auparavant. Si la « race » a été un instrument de construction identitaire, la crise d'une géopolitique issue de la décomposition d'un ordre ancien pourrait expliquer le regain d'intérêt pour cette idée au moment décisif où elle s'effondrerait. La névrose raciale vit le« métissage » comme un risque, celui d'une souillure de ce qui est pur. Ou plutôt de la pureté déjà perdue… Mais c'est sans incidence sur l'idéologie raciste, à regarder sous les espèces pathologiques.
M. P.: Au XIXème et XXème siècle, le marxisme a fait reconnaître la citoyenneté pleine des travailleurs, qui étaient traités en « classes dangereuses ». Dans les pays capitalistes, toute une législation du travail s'est bâtie grâce à la résistance des prolétaires. Maintenant elle estremise en question et on a bien l'impression que la résistance est affaiblie parce que le patronat joue d'un atout : la menace de délocaliser à l'étranger, et/ou de remplacer la classe ouvrière historique par la maind'œuvre immigrée, qui se bat déjà, non pour préserver les avantages acquis,mais pour sa survie : ne pas être déportée et avoir un gagne pain légal.N'avez-vous pas peur, en mettant en avant la lutte contre la discrimination,d'affaiblir les syndicats, et donc de favoriser les disparités de salaire, qui sont en nette hausse ? C'est un des bilans qu'on tire de l'évolution desEtats-Unis, où le combat contre le racisme a été si vigoureux (voir le MondeDiplomatique de juin 2008),où on constate bien que l'élite s'est diversifiée, mais où il faut bien reconnaître qu'elle est toujours aussi agrippée aux schémas capitalistes, etaux privilèges que lui donne l'économie néo-libérale.
T.B. : Dans sa lettre au camarade Maurice Thorez, Aimé Césaire avait en son temps confronté le marxisme de galerie à ses impostures. Les marxistes ont toujours entretenu avec l'expérience « nègre » des rapports ambigus s'agissant des droits effectifs. On ne se souvient des travailleurs noirs et des colonisés noirs que pour négocier ses propres intérêts et se payer une vertu sur la laine des damnés de la terre comme la CGT actuellement se souvient des sans-papiers. Les élections prud'homales sont programmées pour la fin de l'année. Attendons de voir l'intérêt de la CGT pour ces forçats que sont les sans-papiers en janvier, février, mars 2009. Nous saurons alors s'il ne s'agissait pas d'une odieuse instrumentalisation. Tout se passe comme si les travailleurs noirs étaient d'abord noirs et accessoirement des travailleurs,surtout pour cette partie du corps social. L'élection de 2002 a démontré à quel point un consensus traverse les classes ouvrières pour stigmatiser les Noirs et les Arabes comme explications à nos difficultés.
Toutefois, c'est le sort de chaque imposture de succomber aux réalités.Les délocalisations nous renvoient en réalité à nos mensonges progressistes, àl'imposture de ce modèle instrumental qui, pour condition de possibilité, s'estaliéné la vie en oeuvrant contre l'homme et la nature. Tant qu'il s'agissait d'en abuser au détriment des dominés et des équilibres systémiques, l'Occident a sommé le monde de s'y tenir. Nous ne sommes plus seuls désormais, la Chine e tl'Inde réclament leur part de lions et nous redécouvrons les discours surlesquels nous nous sommes assis pendant deux siècles…
La gauche a été colonialiste, étant parfois violente pour donner des gages quant à ses faiblesses martiales supposées. Elle n'a aucun excès à envierà la droite en la matière. Les phalangistes du colonialisme étaient, dans la plupart des cas, des gens modestes, eux-mêmes dominés en métropole et comme tels épris de justice. Ils se sont constamment découverts des supériorités ontologiques sur le terrain colonial et y ont fait carrière. Il n'y avait plus alors ni Marx, ni idéal révolutionnaire. Mon modeste bavardage pour les droits au milieu de la multitude n'est pour rien dans la déchéance syndicale. Leurs problèmes s'expliquent davantage par leur corruption dont le scandale des caisses noire de l'UIMM est un révélateur, mais seulement comme iceberg.
M. P.:Votre forte personnalité ne constitue-t-elle pas en quelque sorte une provocation à la répression ? Ne croyez-vous pas que si vous arrondissiez un peu les angles, tous ces gens seraient prêts à montrer leur bonne volonté ? Ce ne sont quand même pas tous des racistes convaincus,militants, qui cherchent des nègres sur qui tirer !
T.B. :Lorsqu'on aura compris quelque chose de la mentalité raciste on s'apercevra qu'elle n'est ni exclusive ni éradicatrice au contraire. Cequ'elle désire c'est dominer. Pour cela un objet à inférioriser doit nécessairement être tenu à proximité. Les vrais racistes ne veulent surtout pas qu'il n'y ait plus de noirs ! Ce serait les priver de leur matière d'œuvre,c'est incohérent. On ne cherche donc pas à tirer sur les nègres ou à les bouter hors de France. Mais à les tenir et les maintenir à disposition de nos frustrations pour qu'elles trouvent matière à s'exprimer. Si par extraordinaire vous supprimiez la présence noire en France, les cabinets de psychanalyse feraient florès.
S'agissant de ma personnalité, elle ne peut être en cause alors que je m'abrite derrière le droit, tout le droit mais rien que le droit. Je ne vois pas au nom de quel principe mes droits devraient être négociés autrement que par les moyens que prévoit la règle commune. Le problème n'est pas posé par ma personnalité mais bien par l'attitude de certains dirigeants d'Aéroports deParis qui cherchent à résoudre cette affaire par tout moyen autre que de droit.
M. P.: Lorsque vous aurez fini de gagner votre marathon judiciaire personnel, quel sera votre nouveau thème de combat ?
T.B. : J'attendrai que la distance ait pris le dessus sur cette expérience qui atteste à quel point l'ignominie nous est familière. Il me faudra alors rendre compte de tout cela. Porter une analyse rigoureuse sur ce qui relève moins d'un dysfonctionnement que d'un idéal type de nos sociétés enfin de cycle. J'écrirai, cela s'impose. Je suis un produit de la République je lui dois bien de témoigner.
M. P.: Thierry Badjeck, vous avez été élevé au Cameroun, mais vous avez choisi de vivre en France. Aimez-vous la France ?
T.B. : Deux réponses sont possibles eu égard au contexte dans lequel je vous réponds. Tout d'abord, l'expression de mes droits par la voie judiciaire ne fait pas place à de tels sentiments. Le principe juridique d'égalité n'est pas subordonné à quelque effusion patriotique et s'applique,sans distinction d'origine, de genre, de mœurs… aux hommes en tant qu'ils naissent libres et égaux en droits et titulaires inaliénables de ces droits.Comme justiciable je ne devrais pas répondre à cette question.
Cela étant, je n'ai pas eu besoin que l'on me fasse un dessin, pour deviner les a priori qui m'ont exclu. Pour établir l'absence de toute discrimination, Aéroports de Paris a prémédité, pour le poste auquel j'aspirais, une candidature de circonstance qui m'a été préférée comme étant celle d'une « femme d'origine étrangère » (algérienne). La symétrie est certes grossière mais c'est dire si ceux qui ont imaginé ce stratagème tiennent pour donné et convenu que je suis « d'origine étrangère ».Mon apparence me condamne à relégation. Or, même en empruntant les errements de leur lexique exclusif, je suis invariablement « d'origine française »,en ligne directe de par mon père, ce qui ne peut se concevoir pour de tels esprits malades habitués à déclasser ou classer les individus enraison de leurs apparences. La mienne, mélangée, semble pour eux,irrévocablement, une souillure du sang français. Levons donc une hypocrisie : la couleur de peau est matière à biopolitique . Elle conditionne l'assimilation à la Nation de la même manière qu'elle exclut ceux comme moi dont les nuances sont apparemment inconvertibles à la France.
Certes le slogan « la France aimez-là ou quittez-là »n'a peut-être jamais fait autant consensus. Je n'ai cependant pas à aimer ou à détester mes origines française ou camerounaise, elles s'imposent à moi en tant que fait filial et impératif catégorique. Qu'est-ce qui expliquerait que je m'impose une tendance autre que la plus immédiate, la plus naturelle, d'aimer ma mère autant que la terre qui l'a nourrie, et mon père autant que la patrie qui l'a vu naître ? Mais aussi, qu'est-ce qui justifierait que je me laisse dérouter par le fait que l'appartenance de mes parents m'inscrit légitimement dans deux mondes ?
M. P.: Votre réflexion sur ce point me semble très utile. Il y a énormément de gens qui sont à cheval sur deux mondes, et ne savent pas comment formuler leur certitude d'appartenir pleinement aux deux mondes, parce que la dette envers père et mère, qui se traduisent dans votre cas par une« patrie » et une « matrie » distinctes, n'a plus aucune place réelle dans le discours, surtout à gauche.
T.B. : A ce point, chacun est libre de ne reconnaître qu'une part de ses origines et de s'aliéner l'autre, y compris de se croire tenu de falsifier pour pouvoir aimer. A chacun ses arrangements. Mais même si ce n'est guère simple, je préfère encore regarder les réalités en face et avoir des choses plus apaisées à transmettre à mes cadets une fois que je serai affranchi du fantôme de nos mensonges. D'aucuns ont des parents voleurs, criminels,d'autres bienfaiteurs, justes. Tous restent parents et liés par une conscience commune de la famille qu'ils constituent, même si c'est souvent quelque chose d'indicible, sans avoir à s'accabler des bienfaits ou des méfaits des leurs.L'histoire m'a appris que la gloire des Etats est souvent issue d'une lecture falsifiée de la vérité, comme la gloire des histoires familiales.
Mon histoire, celle de mon père, s'enracine dans le vendômois du 15 ème siècle et je suis, par ma mère, en mesure de restituer oralement l'épopée successive des descendants de Sa'a, qui me rattache sur plus de trois siècles aux rives de la Sanaga Camerounaise. Métis , je suis à l'intersection de deux expériences et j'appartiens simultanément à l'une et à l'autre. J'en suis comptable en totalité au crédit comme au débit, sans honte ni orgueil à faire valoir, juste une réalité à vivre. Je n'ai pas le choix, c'est ma vie, mon héritage et pour rien au monde je ne lui préfèrerais d'autres racines.