Boubacar Joseph Ndiaye, conservateur à ile de Gorée, est mort

Publié le par hort

 

Boubacar Joseph Ndiaye: De Gorée à Cambérène Toujours la Mer...                                          
Amadou Lamine Sall

Poète,
Lauréat des grands Prix de l’Académie française

 8/2/09

        L’orée de ce 21ème siècle voit s’éclipser des figures emblématiques de notre paysage politique et culturel. Hier Mamadou Dia, égal à lui-même dans l’acier de ses convictions et si étonnant dans la générosité du pardon, malgré tout ce qu’il a subi. Aujourd’hui Joseph Ndiaye, à qui Monsieur le président de la République est venu rendre hommage. Ils étaient tous là, admirateurs, proches et lointains compagnons. Toute l’île de Gorée avait déménagé pour une matinée afin de veiller sur celui qui restera vivant dans son cœur, tant que l’océan battra la falaise, une falaise si fragile, Gorée si menacée. Quand à la maison des esclaves dont il était les murs et les chaînes, elle ne dit rien. Elle se tait, tant sa solitude entame une longue traversée avant que Eloï Coly ne remplisse tout le vide, toute la nostalgie que laisse le vieux Jo.  C’est ainsi que va la vie. C’est ainsi que la mort s’impose à nous. Alors pourquoi ne pas s’arrêter, fermer une fois les yeux en plein jour, marcher seul avec soi-même et Dieu, longuement, dans son corps et dans son cœur et faire le bilan. Chaque existence est une condition humaine.

 

 Notre monde semble nous offrir de plus en plus une marge étroite pour vaincre le vice et l’immoralité. Mais ce n’est pas le monde qui va mal, c’est l’homme qui va mal. Nous devons pourtant survivre au mal, vaincre les effondrements, échapper à la cupidité, au venin de la vanité. Il nous faut « reboiser » nos vies. La paix et le bonheur de nos sociétés en dépendent. Mais pourquoi donc, une telle prise de parole ? Parce que le destin de Boubacar Joseph Ndiaye qui l’a conduit jusqu’à la maison des esclaves comme conservateur et qui a fait de lui l’icône qu’il est devenu, me touche et me fascine comme l’expression d’une condition humaine qui, justement, parce qu’elle n’était pas faite pour être  hors du commun, a pourtant atteint des limites hors du commun.

 

On m’a raconté que Joseph Ndiaye fut le premier parachutiste noir sur Dien Bien Phu, la plus furieuse des batailles de la cruelle guerre d’Indochine. Qu’il soit revenu de cet enfer est un signe du destin. Je revois sa vie. Je l’ai connu dans les années 70, quand jeune fonctionnaire, j’intégrais le ministère de l’Intérieur sous Jean Collin, comme Secrétaire d’Administration aux affaires communales auprès de mon premier mentor, l’inoubliable Magib Seck. J’avais en charge la gestion du personnel et le contrôle des budgets des finances locales. C’était le temps de l’apprentissage, le temps de la ferveur et de la rigueur, le temps de l’approfondissement de la sacralisation du respect de l’Etat, de la nécessité du saisissement de l’éthique comme condition première du lien d’intensité et de partage avec les gouvernés. C’était le temps de l’émerveillement devant des chefs accomplis, des modèles de sacrifice et d’excellence. Nos maîtres qui nous ont appris « l’administration » dans les années 70, nous ont appris à être des serviteurs humbles et effacés. Ils nous ont dit que seule notre compétence, notre sens de l’Etat étaient le gage de notre honneur et que nous étions comme nus dans la foule sans l’habit de l’honneur.                

 

 Je recevais ainsi bien souvent dans mon bureau de la « Direction des Collectivités Locales » du ministère de l’Intérieur, sous les ministres Jean Collin comme de l’élégant Médoune Fall, un certain Boubacar Joseph Ndiaye. Nous finîmes par devenir des amis : un père et son fils, en un mot. Je ne pouvais pas imaginer la suite de l’histoire que le destin tissait. Je ne savais pas que je deviendrais un poète et que la poésie finirait par me prendre toute ma vie. Je ne savais pas que je rencontrerais un jour Léopold Sédar Senghor, qu’il deviendrait mon ami, ma boussole, le bonheur de ma vie d’homme et de poète. Je ne savais pas qu’un ami, Moustapha Ka, devenu ministre de la Culture, m’appellerait à ses côtés comme conseiller avec cette formidable aventure de la création de la Biennale Internationale des Lettres et des arts de Dakar et des Grands Prix des Lettres et des Arts. Je ne savais pas que je serais nommé Coordinateur Général d’un projet  irréductible et polémique, « Le Mémorial  de Gorée » dont Joseph Ndiaye sera le plus acharné des défenseurs. Au pire des attaques et des appétits de tous bords, le Vieux Jo était là, fidèle et apaisant. La manipulation vivait son âge d’or. Nous faisions face aux révisionnistes de tous acabits, oiseaux de passage comme oiseaux de basse-cour.

 

 Je l’aimais le Vieux Jo. Je le respectais. Il fut un Grand Monsieur. Il a accompli sa mission au-delà de ce que l’on pouvait espérer d’un vieux militaire, sorti d’une guerre féroce, légendaire, et venu prendre entre ses dents, d’une mâchoire ferme, l’histoire énorme d’une maison de Gorée dont le nom est présent partout où les océans déposent leurs vagues, partout où les nègres de toutes les couleurs se réveillent chaque jour de leur vie face à eux-mêmes et à l’appel de l’Afrique. J’étais là quand Bill Clinton, Président des Etats-Unis d’Amérique, devant Joseph Ndiaye, nous disait combien le projet du Mémorial de Gorée était puissant et qu’il devait se réaliser. Jessie Jackson et toute la délégation noire américaine étaient également présents. Pour toute cette assistance de marque, ce que l’on n’oublierait pas, et jamais, c’était mon intime conviction, ce n’était pas le  projet du Mémorial de Gorée, mais un homme debout et vibrant, Joseph Ndiaye, un homme à la voix sûre, au discours infaillible, un gardien abyssale de la mémoire nègre, un résistant invincible de la race noire. Il n’exigeait pas de créance, ne réclamait pas de dette, ne demandait pas de peser l’usufruit.

 

Joseph Ndiaye réglait son compte aux bourreaux par sa seule existence, par  son unique et inlassable  plaidoirie. Il était notre voix à tous. Il était notre justice. Il nous manquera. C’était un homme du refus, mais un refus qui ne rejetait pas le pardon. Il me donnait l’impression d’un messie qui, chaque matin, grimpait la montagne malgré ses vieilles jambes pour clouer sa parole sur le monde, afin que l’on sache ce qui est arrivé et qui ne doit plus être. Il aimait le peuple noir. Il aimait tous les peuples de paix. Il écrivait lui-même ses propres maximes, ses propres poèmes. Il a porté l’histoire de l’esclavage comme une blessure et savait que personne ne guérirait cette blessure sinon son propre combat de tous les instants pour que personne ne puise dire nulle part: je ne savais pas. La présence de Joseph Ndiaye dans la vie de la maison des esclaves de Gorée ne relevait  pas d’une fatalité mais d’un vrai destin. La fatalité est ponctuelle, passagère, hasardeuse.  Le destin est inévitable, irréversible.  L’île de Gorée était la veine de son cœur.        

      

         « Pa JO » comme on l’appelait affectueusement nous a laissés quelque chose que l’argent ne peut pas procurer. Je sais qu’il était loin, bien loin d’être riche malgré sa proximité avec tant de Grands hommes de ce monde, certains à qui la politique a prêté la puissance et qui ont su s’en servir pour rester dans l’histoire, d’autres hors de l’histoire, et ceux qui se sont forgés leur propre gloire par leur propre mérite, leurs propres voies, pour mériter des hommes et de l’histoire. Il y avait certes Gorée, mais il y avait aussi Joseph Ndiaye. L’on venait de loin pour voir et entendre le vieux Jo, prendre une photo historique avec lui. Voir Gorée sans voir Joseph, était ressenti comme une immense déception. Pour dire combien le légendaire conservateur était une plus-value. Peut-être lirons nous un jour sur un écriteau : « maison des esclaves Joseph Ndiaye » ou sur la coque de la chaloupe de Gorée : « Le Joseph Ndiaye ».

            Puissions-nous ne pas avoir la mémoire courte et l’oubli facile ! Cela nous ressemble si souvent.

 

        Quelqu’un a dit que la différence entre un jardin et un désert, ce n’est pas l’eau, c’est l’homme. La vie de Joseph Ndiaye nous le prouve.

          Que Seydina Issa Laye, le Berger de la mer avec lequel il partage dans le sommeil  la terre de Cambèrène, soit son compagnon et sa flûte.

          La mer, encore la mer, toujours la mer

 

 

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