La grève en Guadeloupe n’a absolument rien à voir avec des délinquants

Publié le par hort

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La Guadeloupe s’est levée et fait face à son destin

Jean-Philippe Omotunde

10 février 2009

 La Guadeloupe vit depuis plusieurs semaines maintenant une page vibrante de son histoire et les média français (TV, radio, presse, internet) semblent incapables d’évaluer objectivement les revendications du collectif LKP ("Liyannaj kont pwofitasyon", le Collectif contre l’exploitation outrancière) qui pour défendre les intérêts de la population de la Guadeloupe, a décidé unanimement de paralyser l’activité économique de cette ancienne colonie esclavagiste française.

Écartelés entre l’information sommaire de l’opinion publique dans l’hexagone (qui cherche-t-on a protéger ?), la dépréciation des motivations légitimes du collectif et l’utilisation abusives d’amphétamines médiatiques pour masquer les tâtonnements évasifs du Ministre Yves Jego et l’incompétence du Préfet, les média français semblent toujours tordre le coup à la notion de « liberté de la presse » dès qu’ils débarquent dans la mer des Caraïbes. Voit-on par exemple à la TV, des interviews des responsables du Collectif ?

Aussi pour mieux apprécier les motivations du peuple guadeloupéen, j’ai souhaité interroger Yeleen, la responsable de la structure Menaibuc Caraïbes en Guadeloupe et la directrice de la librairie afro-caribéenne Kamoze à Moule, qui suit de très près les évolutions du mouvement de grève avec toute son équipe.

JP Omotunde : Bonjour chère Yeleen… Tout d’abord pourquoi le collectif porte-t-il le nom de « Liyannaj kont pwofitasyon » ?

Yeleen : Hotep Jean-philippe et toute l’équipe d’Africamaat Des femmes, des hommes, des jeunes, des associations, des syndicats ont décidé de se mettre ensemble pour construire une société capable de nourrir (autosuffisance alimentaire), d’éduquer, de porter la connaissance, la santé, le travail et le respect à tous les guadeloupéens en respectant leur identité, leur culture et leur mode de vie. La plateforme des revendications veut lutter contre toutes les injustices dont nous faisons l’objet.

JPO : Comment pouvez-vous expliquer que le peuple Guadeloupéen, que l’on pensait profondément endormi, s’est soudainement levé comme un seul homme pour défendre ses droits et faire entendre son ras bol ?

Yeleen :Je dirais que le peuple Guadeloupéen n’était pas endormi, il a toujours lutté. Il refusait jusque là d’admettre l’évidence à savoir que la société guadeloupéenne s’est construite sur des rapports de classe et de race depuis 400 ans. Les guadeloupéens noirs et indiens sont au bas de la pyramide, ils vivent tous les jours ces injustices. Le collectif a pris à bras le corps tous les problèmes qui hélas n’avaient jamais été traités par nos politiques ou si peu.

JPO : Cette mobilisation nationale du peuple guadeloupéen (les manifestations ont toutes battues des records de mobilisation), est donc historique ?

Yeleen : Oui tout à fait, grâce à une organisation impeccable des membres du collectif, 65 000 personnes peuvent défiler à Pointe à Pitre sans aucun débordement. Nous suivons les consignes du service d’ordre du collectif digne des « Men in black » à la hauteur de leur mission. La population s’est reconnue dans ces revendications et dans ces hommes et ces femmes qui sont tous des experts dans leurs différents domaines : éducation, droit, agriculture, fiscalité, etc...

JPO : Quel a été réellement l’élément déclencheur de cette grève ? Depuis combien de temps dure-t-elle maintenant ?

Yeleen : C’est la cherté du coût de la vie, le prix de l’essence. Cette grève a commencé depuis le 20 janvier, le jour de l’investiture historique de Barack Hussein Obama. Je ne sais pas si la date a été choisie pour sa signification « Yes we can ».

JPO : Dans l’hexagone les médias disent que les propriétaires des stations service ont suivi le mot d’ordre du collectif en raison d’un projet d’ouverture de 12 nouvelles stations. Mais jamais on n’a dit qu’elle est la particularité de ces nouvelles stations et qui étaient les initiateurs de ce projet purement commercial, pouvez-vous nous éclairer ?

Yeleen : Les gérants des stations service, qui sont des petits patrons en majorité noirs et indiens, ont déclenché une grève le 19 janvier pour refuser l’implantation de 13 stations automatiques " sans pompiste. Ces nouvelles stations appartiennent à de grands groupes locaux de guadeloupéens appelé « Békés » car descendants des anciens colons esclavagistes et qui déjà possèdent la plupart des entreprises dans tous les domaines en Guadeloupe. L’activité économique et la réalité de l’emploi en Guadeloupe, ne permettent pas l’installation de toutes ces stations supplémentaires. Les gérants risquaient donc de ne plus gagner leur vie et de voir leur chiffre d’affaires diminuer en entraînant inévitablement des licenciements.

Les revendications des gérants de station service rejoignaient celles de leurs salariés syndiqués en majorité à l’UTPP UGTG concernant le maintien de leurs emplois et dans ce sens la grève des gérants allait dans le même sens que celle du collectif. Ce mouvement très puissant a fait en sorte que les gérants ont déjà obtenu satisfaction, c’est à dire l’ouverture de seulement 3 stations supplémentaires au lieu des 13 prévues. Cet accord est intervenu avec Jego il y a deux jours.

JPO : Pourquoi selon vous, les responsables économiques et politiques de la Guadeloupe ont toujours été contre la présence de caméras de télévision appartenant aux chaînes locales lors des débats et négociations, alors que le Collectif a toujours été pour. Y-a-t-il a ce point des choses à cacher au peuple guadeloupéen ?

Yeleen : Ce sont les élus qui ont demandé la présence des médias lors des négociations au World Trade Center et non le collectif, bien sûr cela a surtout permis à la population de constater en direct à quel point elle était lésée. Par exemple, nous avons appris que la SARA qui est une société de raffinerie installée en Martinique, a mis en place une magouille financière depuis des lustres. Ils font venir du carburant de Ste Lucie (une île voisine) mais pour ne pas payer de taxes, la SARA déclare ce carburant provient de Ste Luce en Martinique. Ils enlèvent donc le i sur les documents et donc il n’y a aucune transparence quant au prix d’achat du carburant et de sa provenance, les douanes refusant de communiquer.

De plus, les baisses du carburant ne sont pas répercutées en Guadeloupe et en fait ils se font une cagnotte sur le dos des guadeloupéens et les services de l’Etat ne jouent étonnamment pas leur rôle de contrôle. Le collectif demande d’ailleurs le remboursement des sommes indûment perçues par la SARA afin de créditer un fonds pour la formation des jeunes.

M. Jego lui est venu avec France 2, il soigne sa médiatisation mais ce genre de fait n’est pas relayé par les média français. Les négociations en préfecture se déroulent ainsi à huis clos.

JPO : Comment avez-vous apprécié la gestion du conflit par le Préfet de la Guadeloupe ?

Yeleen : C’est une très mauvaise gestion ! Il a pénalisé considérablement l’avancement des négociations. Après avoir engagé enfin un protocole de sortie de crise, il a quitté la table des négociations de façon inattendue et honteuse, en laissant face à face le collectif, les socioprofessionnels et les élus, sans avoir réglé les problèmes. Tout cela a été diffusé à la télé et le peuple a été choqué. Il faut dire qu’il a été très embarrassé par toutes les révélations qui engageaient la SARA et donc l’Etat, et aussi par la lucidité du collectif et de son porte parole Elie Domota, jeune guadeloupéen de 42 ans directeur-adjoint de l’ANPE, qui s’est entouré d’une équipe de spécialistes dans tous les domaines.

JPO : Les média parisiens ont réduit les revendications du Collectif LKP à une simple demande d’assistanat supplémentaire et à l’obtention de nouvelles subventions de l’Etat. Avez-vous le sentiment que vraiment c’est cela qui motive la population ?

Yeleen : C’est plutôt le patronat qui veut encore des subventions ! D’ailleurs la réunion qu’ils ont organisé au World Trade Center avec Jego était édifiante, il n’y avait pratiquement que des leucodermes qui se plaignaient de ne pas pouvoir satisfaire les revendications du collectif. Des avantages, l’Etat leur en a toujours fourni, défiscalisation, exonération de charges etc..

La population colorée a du mal à joindre les deux bouts. Faisons une simple comparaison du prix d’une paire de basquettes : Elle coûte 12 € en France et 85 € en Guadeloupe, comment est-ce possible ? La démonstration a été faite devant le préfet et il dit ne pas avoir d’explications car l’observatoire des prix ne fonctionne pas.

La population a vu à ce moment là qu’on l’exploite et ce sentiment est monté d’un cran à la lecture du rapport Payen en direct sur tous les médias au sujet du prix de l’essence et des marges injustifiées

JPO : Les jeunes de la Guadeloupe parlent d’apartheid socio-économique, professionnel et social en 2009. Cela veut-il dire que les stigmates de la société coloniale existent toujours en Guadeloupe et que les politiques n’ont qu’un pouvoir de pacotille face aux lobbies des blancs békés (descendants des propriétaires d’esclaves) ?

Yeleen : Oui tout à fait la plantation est toujours d’actualité, la rencontre entre le collectif et les jeunes à la Kasa nous l’a confirmé, les jeunes sont discriminé dans leur propre pays et pour certains obligés d’aller travailler ailleurs n’ayant pas la bonne couleur alors que des visages pâles viennent ici même pour être caissières. Plusieurs jeunes ont fait des témoignages dans ce sens.

Elie Domota le porte parole du collectif a bien expliqué à l’assemblée lors des négociations que nous évoluons dans une société de classe et de races et qu’il fallait que cela cesse...

JPO : Pour commenter la main mise des békés aux Antilles, dans le cadre d’un documentaire réalisé et diffusé en ce moment par Canal+, un article tiré du Nouvel Obs du 22 janvier 2009 mentionne ceci « Les békés C’est ce qu’il y a de mieux. Ce sont les colons blancs de race pure qui se reproduisent dans les colonies ». Nous sommes en 1960, Monsieur Hayot, fondateur de la société éponyme de production de bananes martiniquaises, est interviewé par l’ORTF. L’image est en noir et blanc et ce grand propriétaire terrien si fier de son sang est un homme du 20ème siècle. Mais son petit-fils qui s’exprime aujourd’hui dans la passionnante enquête diffusée sur Canal+ n’a pas vraiment changé de point de vue. « Dans les familles métissées, les enfants sont de couleur différente, il n’y a pas d’ harmonie. Moi, je ne trouve pas ça bien, estime Bernard Hayot. Nous, on a voulu préserver la race. » Rien à voir avec la diatribe d’un petit Blanc frustré . Avec 300 millions d’euros de patrimoine, Bernard Hayot est l’ homme le plus riche de la Martinique et la 110e fortune française . Il emploie 5 000 salariés. Conséquence directe de ce racisme quasi déclaré et de cette obsession de la « race pure » ? Les grandes familles blanches, qui représentent 1 % des habitants, détiennent la moitié du foncier en Martinique et 52 % des terres agricoles ». Cet extrait à faire pâlir de jalousie Hitler lui-même, le mentor de bon nombre d’occidentaux partis s’installer aux Colonies, est-il d’actualité aussi pour la Guadeloupe ?

Yeleen : Les familles Békés vivent plutôt en Martinique mais ils ont colonisé la Guadeloupe avec toutes leurs entreprises. Le français Victor Hughes [1] avait coupé la tête de beaucoup d’entre eux à la révolution et les rescapés s’étaient réfugiés en Martinique.

D’ailleurs les frères de Martinique sont obligés pour certains de venir gagner leur vie en Guadeloupe car chez eux ils ont beaucoup de difficultés car le système de la plantation y est encore plus fort. Il n’y a pas de terres disponibles pour eux, en guadeloupe l’histoire en a décidé autrement.

JPO : A la lueur de cette déclaration d’un béké d’aujourd’hui, l’image de « peuple métis » que l’on veut donner aux Afro-Caribéens n’est dans le fond qu’une immense escroquerie ?

Yeleen : Il est rare qu’un martiniquais accepte de se dire « africain », c’est le travail des békés qui ont fait croire aux nègres martiniquais que la race élue était la blanche et qu’il fallait pour s’en sortir, se blanchir la peau. Obama se dit africain américain mais pour certains leucodermes, ils insistent lourdement pour dire que c’est un métis, c’est une technique pour nous faire croire que s’il est intelligent c’est par le sang blanc de sa mère... Les peuples d’Afrique depuis toujours, n’ont jamais dénié l’humanité à quiconque quelque soit sa carnation.

JPO : Venons-en aux revendications du Collectif. Quelles sont, selon vous, les plus importantes pour le peuple guadeloupéen ?

Yeleen : C’est l’arrêt de l’exploitation outrancière qui se manifeste dans tous les domaines. C’est une revendication identitaire collective très forte, le peuple prend enfin possession de son pays, il l’affirme dans la chanson scandée dans toute les manifestations « la gwadloup se tan nou la gwadloup se pa ta yo, yo pe ke fe sa yo vle adan peyi an nou (la guadeloupe nous appartient, la guadeloupe ne vous appartient pas , nous ne vous laisserons plus faire ce que vous voulez dans notre pays) cette chanson il y a quelques années aurait été considérée comme une volonté indépendantiste et conspuée.

JPO : Comment analysez-vous la stratégie et les actions du Ministre Yves Jego ? Que nous cachent les média de l’hexagone ?

Yeleen : Il est un peu tôt pour connaître sa stratégie nous sommes au tout début des négociations. Je pense quand même qu’il craint la contagion avec la France et les autres départements d’Outremer où le climat social n’est pas au beau fixe. D’ailleurs, comme on le voit déjà dans les média, la Martinique est passée à l’action.

JPO : Vous dissociez les attentes du patronat et celles du Collectif ou les intérêts des uns et des autres sont-ils liés ?

Yeleen : Le collectif a sa méthode populaire de lutte, à savoir mettre l’économie sur « pause » pour obtenir satisfaction des ses revendications. En effet le patronat ne peux plus gagner de l’argent si les ouvriers refusent de travailler et si la population n’achète plus ! Un système peut s’effondrer si l’ensemble de la population refuse de le faire fonctionner et c’est ce qui se passe ici en Guadeloupe avec le collectif.

Depuis la grève les petits commerces de proximité et les agriculteurs, les pêcheurs, les éleveurs se sont organisés pour nourrir la population au lieu de livrer les grandes surfaces, ils organisent des marchés où il y a affluence car les prix sont beaucoup plus bas.

JPO : La Martinique va bientôt se mettre en grève. Est-ce une suite logique des choses, selon vous ?

Yeleen : Oui la contamination est inévitable, à l’heure ou je parle un ami vient de m’annoncer qu’ils sont 20 000 dans les rues de Fort de France.

JPO : Un dernier mot pour les internautes du site africamaat ?

Yeleen : Nous qui sommes tous soit des anciens colonisés, des descendants de déportés d’Afrique, des néo-colonisés, nous sommes en train de guérir de l’aliénation, les sans-voix se mettent debout, fiers de ce qu’ils sont. Je pense que c’est le résultat du travail de fond fait par nos historiens dont vous faites partie, qui mettent à disposition des ouvrages historiques, sociologiques, qui organisent des conférences, des voyages éducatifs. Tout cela pour éradiquer notre conditionnement. Nous connaissons maintenant l’histoire glorieuse des civilisations africaines et de l’Egypte ancienne négro-africaine.

Ici en Guadeloupe nous avons tous vu la masse de la population de la Côte d’Ivoire qui est descendue courageusement pour protéger son pays au péril de leurs vies. Nous avons décrypté la désinformation médiatique organisée par les médias aux ordres de la France, les Guadeloupéens ont toujours supporté les ivoiriens.

Le peuple noir apprends tous les jours et n’est plus dupe, j’aimerais tellement que les populations de notre mère l’Afrique puissent elles aussi s’organiser pour revendiquer plus de justice et virer tous ces « bouffeurs » qui les exploitent.

Je salue tous mes frères et sœurs africains de part le monde et les incite à agir pour améliorer leurs conditions de vie.

Vie Force Santé à tous !

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