Comment les États-Unis ont appauvri Haïti

Publié le par hort

'Comment les États-Unis ont appauvri Haïti'
 
source : San Francisco Bay View

 Posté le 13 septembre 2003.

Par J. Damu 
 
Même si la demande de réparations d'Haïti à la France est juste, cela masque le rôle que les États-Unis ont  joué dans le processus d'appauvrissement d'Haïti, un  rôle qui se poursuit jusqu'à ce jour.  Aujourd'hui, Haïti est un pays grandement endetté dont le rapport de la dette à exporter est de près de 300%, un chiffre bien plus élevé que ce qui est considéré viable même par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces deux institutions sont dominées par les États-Unis.  En 1980, la dette d'Haïti était de $302 millions.


Depuis, elle a plus que triplé pour atteindre $1,1 milliards, soit environ 40% du produit national brut du pays. L'année dernière, Haïti a payé de plus grands montants pour la dette que pour les services médicaux à la population. Les fonctionnaires d'Haïti disent que plus de 80% de la dette actuelle a été contractée sous les régimes de François et Jean-Claude Duvalier, Papa Doc et BabyDoc. Ces deux régimes ont opéré sous l'oil bienveillant des États-Unis dont la longue et sordide histoire de garder Haïti bien à l'intérieur de leur sphère d'influence économique et politique est bien connue. 


C'est bien connu que la première cause de l'appauvrissement chronique d'Haïti est les réparations que le pays a dû payer aux anciens propriétaires de plantations qui sont partis après la révolution de 1804. Certains descendants blancs des anciens propriétaires de plantations, vivant maintenant en Nouvelle-Orléans, ont encore les coupons d'indemnisation distribués par la France. On peut ainsi dire qu'une certaine partie des réparations payées par Haïti ont servi au développement des États-Unis. En 1825, Haïti fut forcée d'emprunter 24 millions de francs des banques privées françaises pour commencer le remboursement de la dette écrasante d'indemnité.

 

Haïti n'a reconnu cette dette que pour obtenir en échange la reconnaissance de son indépendance par les Français, un principe qui continuera de caractériser les relations internationales d'Haïti.  Ces paiements d'indemnité ont causé une situation d'urgence financière continuelle et des perturbations politiques. En 51 ans, Haïti a été dirigée par 16 présidents différents - les nouveaux présidents prenant souvent le pouvoir à la tête d'une armée rebelle.  Néanmoins, Haïti a toujours effectué les paiements d'indemnité - et ensuite, les paiements de prêts à la banque - en respectant les délais.

 

Cependant, l'intervention de 1915 par les Marines en faveur des intérêts financiers américains a changé tout cela.  Le prélude à l'intervention américaine de 1915 a commencé en 1910 lorsque la Banque Nationale d'Haïti, fondée en 1881 avec un capital français et chargée dès le départ d'administrer le Trésor haïtien, disparut.

 

Elle fut remplacée par l'institution financière connue sous le nom de la Banque Nationale de la République d'Haïti.  Une partie du capital de la nouvelle banque nationale fut versée à la National City Bank of New York (Banque Nationale de la ville de New York), indiquant ainsi, pour la première fois, un intérêt américain dans les affaires financières d'Haïti. 


La motivation de départ de l'intérêt financier américain en Haïti était les projets de plusieurs corporations américaines en lien avec la National City Bank pour construire un chemin de fer dans ce pays. Pour que ces corporations - y compris la W.R.Grace Corp. - puissent protéger leurs investissements, elles ont fait pression sur le Président Woodrow Wilson et son Secrétaire d'Etat, William Jennings Bryan, afin de trouver des façons de stabiliser l'économie haïtienne, en obtenant une participation majoritaire dans les bureaux de la douane haïtienne, la principale source de revenus du gouvernement. 

 

Lorsque le Secrétaire d'état Bryan fut mis au courant de toutes les affaires d'Haïti par ses conseillers, il s'exclama : ' Je n'en crois pas mes oreilles ! Des nègres qui parlent français ! '.

 

Ironiquement, cependant, Bryan, un anti-impérialiste de longue date, était contre toute forme de relations d'exploitation entre les États-Unis et Haïti ou tout autre pays de l'hémisphère occidental. En fait, il avait demandé depuis longtemps d'annuler les dettes des plus petits pays afin que ces derniers puissent grandir normalement et se développer. Il n'est pas surprenant que les idées de Bryan n'étaient pas bien reçues à Washington ni à Wall Street. 


À cause de l'ignorance presque complète au sujet d'Haïti au Département d'Etat et à Washington, Bryan fut forcé de se tourner vers n'importe qui possédant des informations de première main. Il se trouva que cette personne était Roger L.Farnham, une des rares personnes étant très familières avec les affaires haïtiennes.  Farnham était très familier avec les affaires haïtiennes parce qu'il était vice-président de la National City Bank of New York et de la Banque Nationale de la République d'Haïti et président du Chemin de Fer National d'Haïti.

 

Malgré l'hostilité du Secrétaire d'Etat envers Wall Street et l'évident conflit d'intérêt de Farnham, Bryan compta beaucoup sur Farnham pour ses informations et ses conseils.  Étant vice-président de la National City Bank ainsi que de la Banque Nationale de la République d'Haïti, Farnham joua au chat et à la souris avec la législature haïtienne et le président.

 

À tour de rôle, il les menaçait d'une intervention américaine directe ou de bloquer les fonds du gouvernement s'ils refusaient de déléguer le contrôle des bureaux de douane haïtiens à la National City Bank. Pour défendre l'indépendance haïtienne, les législateurs refusèrent à chaque moment. 

 

Finalement, en 1914, avec le déclenchement de la Première Guerre Mondiale, Farnham réussit à convaincre Washington que la France et l'Allemagne représentaient des menaces directes pour les États-Unis par leur présence en Haïti. Chacun de ces pays avait une petite colonie de gens d'affaires là-bas. 

 

En décembre 1914, Farnham prit un arrangement avec les Marines américains pour que ces derniers débarquent à Port-au-Prince, entrent dans la Banque Nationale d'Haïti et volent deux coffres-forts contenant $500,000 en monnaie haïtienne et naviguent jusqu'à New York, où l'argent fut placé dans la New York City Bank. Avec cette manouvre, le gouvernement haïtien devint totalement dépendant de Farnham en ce qui a trait aux finances nécessaires aux opérations. 


La décision finale et immédiate d'intervenir en Haïti fut prise en juillet 1915, avec un autre renversement d'un président haïtien, s'agissant cette fois-ci de la fin sanglante de Vilbrun Guillaume Sam.  Durant les 19 années qui ont suivi, les Etats-Unis exercèrent une autorité suprême partout en Haïti, en utilisant souvent la distribution de médicaments ou de nourriture comme des formes douces de pacification.

 

Après quelques années cependant, des accusations pour les massacres de paysans haïtiens furent portées contre les militaires lorsque les Haïtiens se révoltèrent contre les programmes de construction des routes qui exigeaient du travail forcé. Lors d'un incident de la sorte à Fort Reviere, les Marines tuèrent 51 Haïtiens, tout en n'accusant aucune perte de leur côté.

 

Le secrétaire adjoint de la Marine, Franklin D.Roosevelt, remit la Médaille d'honneur du congrès au major Smedley D.Butler. Une situation relativement semblable à la remise de Médailles d'honneur aux ' héros ' du massacre à Wounded Knee, lorsque des centaines d'Indiens d'Amérique Sioux avaient été massacrés en 1890.  Des rapports d'abus des militaires américains contre les Haïtiens devinrent monnaie courante à un point que le responsable de la NAACP, James Weldon Johnson envoya une délégation pour enquêter sur les accusations, qui ont alors été confirmées. 


L'occupation américaine connaissait quelques succès - le système de santé fut amélioré et la devise stabilisée - mais ce fut d'autres sphères économiques qui subirent le plus de dommages. Durant les 19 années de l'intervention, un maximum d'effort fut mis en place pour rembourser les créanciers américains d'Haïti, tout en n'accordant que très peu ou pas du tout d'attention au développement de l'économie. 

 

En 1922, l'ancien Commandant de la brigade des Marines, John Russel, fut nommé Haut commissaire en Haïti, un poste qu'il occupa jusqu'aux derniers jours de l'occupation. Sous l'influence de Russel, toutes les différences d'opinion politique furent étouffées et les revenus des bureaux de douane furent détournés, souvent des mois d'avance, vers les créanciers américains d'Haïti, qui avaient endossé des prêts originellement accordés à Haïti pour payer les réparations aux propriétaires de plantation français ! 

 

En 1929, cependant, avec la dépression économique du monde occidental et la baisse du niveau de vie partout en Haïti, les sérieuses grèves d'étudiants et les révoltes de travailleurs, combinées à l'incapacité de Wall Street d'attirer de sérieux investisseurs là-bas, Washington décida qu'il était temps de mettre un terme à l'occupation militaire. Lorsque le président Franklin D.Roosevelt visita Haïti en 1934 pour annoncer le retrait des troupes, il fut le premier chef d'une nation étrangère dans l'histoire d'Haïti à s'y rendre en visite. 


Malgré le retrait des troupes américaines, les administrateurs financiers américains continuèrent de dominer l'économie haïtienne jusqu'à ce que la dernière dette des premiers prêts fut retirée en 1947.
 
Peu après le retrait américain d'Haïti, un genre de mouvement de sensibilisation noire prit naissance, un précurseur au mouvement de la ' négritude ' popularisé par Aimé Césaire et Léopold Senghor.

 

François Duvalier, croyant dès le début à la ' négritude ', prit le pouvoir à la fin des années 1950, rendant populaires des idées acceptées par une population qui avait résisté à une occupation étrangère blanche pendant des années.  Lorsque Duvalier prit la présidence de la première république noire du monde établie par les anciens peuples esclaves, Haïti avait expérimenté plus de 150 ans d'appauvrissement chronique et de politiques de prêts discriminatoires de la part des institutions et pouvoirs financiers les plus importants au monde.

 

Les prévisions économiques d'Haïti ne sont pas meilleures, même depuis l'élection démocratique de Jean-Bertrand Aristide, ce dernier étant constamment démonisé dans la presse américaine et mondiale. 

 

Il est maintenant temps de se rendre à l'évidence et de faire le nécessaire.  Répondre à la demande de réparations d'Haïti.

Publié dans African diaspora

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