Interview de Laurent Gbagbo

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Interview de Laurent Gbagbo sur France 24



M. Ulysse GOSSET.-

 

 

Bienvenue sur France 24 pour cette nouvelle édition du Talk de Paris. Cette émission est enregistrée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, sur les bords de la lagune, Abidjan, capitale économique d’un pays en crise depuis plusieurs années : tentatives de coup d’Etat, guerre civile et, l’an dernier, une volonté de réconciliation et, peut-être, le chemin de la paix.

Notre invité, justement, est le Président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, ancien professeur d'histoire, ancien syndicaliste, militant de l’opposition, devenu Président en l'an 2000. Il est, toujours aujourd'hui, à la tête de la Côte d’Ivoire. Bonjour, Monsieur le Président.

 

M. Laurent Gbagbo

.- Bonjour.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Merci de nous accueillir dans votre résidence de Cocody. Est-ce que, cette fois, c'est la bonne ? Est-ce que la Côte d’Ivoire est vraiment engagée, réengagée, sur le chemin de la stabilité et de la paix ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, en tout cas, nous allons réussir cette sortie de crise. Nous allons la réussir car, cette fois-ci, c'est une proposition qui émane des Ivoiriens eux-mêmes. Ce n'est pas une proposition qui leur est imposée de l’extérieur ; elle vient d'eux-mêmes. Elle a été concoctée par le chef d'Etat, a été acceptée par la rébellion, a été soutenue par les autres partis politiques, par les autres forces politiques, et est encadrée par la CDAO et l'Union africaine et, ensuite, par l'ONU.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous pensez que, cette fois, nous sommes sur la bonne voie et que l’on va retrouver cette image que l’on avait de la Côte d’Ivoire, qui était un pays stable, un des grands pays africains de l'Afrique de l'Ouest ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, nous construisons notre stabilité comme ça. Tous les pays du monde, tous les pays stables, tous les grands pays connaissent d'abord une période de crise. Cela permet aux citoyens de se construire une pensée commune, de construire une Nation. Je crois que, cette fois-ci, on est partis pour sortir de la crise. Ça va aller.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous ne redoutez pas une nouvelle guerre civile ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Non. Il n'y aura pas de vraie guerre civile en Côte d’Ivoire. On a eu une guerre - comment appelle-t-on cela ?... – qui, si je veux utiliser une expression française, est une « drôle de guerre ». Ce sont les Français qui ont lancé cette expression lors de la Première Guerre mondiale.  C'est une drôle de guerre. Au mois de mars 2003, il n'y avait plus de guerre, en réalité. Depuis mars 2003 jusqu'à aujourd'hui, ce sont les tentatives de règlements qui nous ont compliqué la vie, pas la guerre. Cette dernière a duré deux, trois, quatre mois. Ce sont les tentatives de règlements.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Il y a quand même des gens qui vous en veulent, qui veulent même vous éliminer. On a vu, à Paris, un procès, notamment celui d’Ibrahim Coulibaly qui vient d'être condamné, en son absence, à quatre ans de prison ferme pour mercenariat. Il a voulu vous renverser et même vous assassiner. Que pensez-vous de ce verdict rendu à Paris ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- J'avais presque déjà oublié ce procès. Quand on est chef d'Etat, ce n'est pas pour avoir peur pour sa vie. Je ne pouvais pas accepter que des gens veuillent prendre le pouvoir par les armes. Que ce soit en 1999, en 2002, ou lors de cette tentative de « pieds nickelés », je ne peux pas accepter cela ! Mon rôle est de lutter contre cette manière de chercher à prendre le pouvoir. Il a été condamné et c'est une bonne chose. Le plus important, c'est que tous les pays qui prônent la démocratie devraient suivre cet exemple. C’est parce qu’on ne s’est pas mis dans la peau du démocrate pour défendre un régime démocratiquement installé dès le départ que cette crise a perduré. Dès que les mêmes qu’Ibrahim Coulibaly ont attaqué la Côte d’Ivoire au mois de septembre 2002, j'ai demandé à la France un accord de défense. C'est parce qu'elle n'a pas accepté, parce qu'elle ne l'a pas fait, que le conflit a perduré. Aujourd'hui, je suis heureux qu'elle se rachète, qu’elle se rattrape. Il faut que, désormais, nous prenions nos précautions nous-mêmes davantage et que nous veillions à être capables de nous défendre nous-mêmes. Il faut que tous les pays démocratiques se donnent la main.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Est-ce que ce verdict, cette histoire lamentable, effectivement, de tentative de coup d'Etat contre vous en 2003 est un vestige du passé, de ce passé que l’Afrique ne veut plus connaître ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- J'espère ! Pour moi, l'Afrique doit se sortir de là. Je veux dire que nous, les Africains, au moins, nous avons davantage besoin des élections démocratiques que les autres parties du monde. Vous comprenez ? Car l'essentiel, chez vous, est déjà fait, c'est-à-dire l'électricité, l'eau courante, les écoles. On ferme même des écoles chez vous car il n’y a pas assez d’enfants. Dans certaines communes, on ferme des maternités, parce qu’il n’y a pas assez d'accouchements. Chez nous, tout est à faire et il n'y a donc pas de temps à perdre.

Deuxièmement, nous sommes encore des Etats avec une multiplicité de peuples telle que la démocratie est vraiment la seule garantie pour que tous ces peuples-là vivent sous une même loi et un même mode de transmission du pouvoir. Sinon, pour la transmission du pouvoir, qui prend-on avec tous ces peuples que nous avons ?

 

M. Ulysse GOSSET.-

Ce ne sera pas facile.

 

M. Laurent Gbagbo

.- Ce n'est pas facile ! Donc, le fait d'avoir la démocratie comme axe de réflexion et d'action est une garantie de survie. C'est pourquoi je dis que l'Afrique a besoin de démocratie plus que les autres.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous, en Côte d’Ivoire, allez accepter la démocratie jusqu'au bout ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- J'ai payé pour que la démocratie soit au pouvoir. N'oubliez pas que, de 1959 à 1990, nous vivions sous le régime du parti unique…

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous accepteriez le verdict des urnes ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Attendez ! Attendez… Mon passé plaide pour moi ! Je n'aime pas que les gens passent rapidement sur ce passé-là. C'est moi qui ai lutté pour la démocratie ; c'est moi qui ai fait de la prison… Des prisons… J'ai fait au moins quatre fois de la prison pour que nous ayons de nouveau une démocratie. C'est moi qui ai été en exil pendant six ans et demi à Paris sans famille, sans travail, sans salaire, chez des amis. Le résultat de tout cela, c'est que nous avons eu le multipartisme que j'essaie de transformer aujourd'hui en démocratie. Donc, il ne faut pas les gens croient que Gbagbo est un premier venu. Je ne viens pas d’arriver ! Je suis là, et c'est moi qui ai ramené la démocratie par mon combat quotidien. Il faut que cela se sache !

 

M. Ulysse GOSSET.-

Justement, je vous propose de revenir, comme le veut notre émission, sur votre parcours personnel en regardant ce portrait réalisé par l’une des journalistes de France 24, Karina Chabour.

(Diffusion du portrait)

 

M. Ulysse GOSSET.-

Monsieur le Président, vous êtes une forme de survivant, car vous êtes toujours là ! Votre mandat s'achevait théoriquement en 2005. Vous êtes toujours chef de l’Etat. Vous êtes là pour longtemps ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- J'espère que je suis là pour longtemps ! Je ne suis pas un survivant. Je suis dans un mandat constitutionnel. Que dit la constitution car, sur ce point, les gens font des amalgames et brodent mal ? Ce n'est pas moi qui ai fait la constitution ni qui en ai choisi les termes.

Premièrement, la constitution dit que l’on est élu pour cinq ans et que le mandat s'achève quand le suivant a prêté serment. Il n’y a pas de suivant… Deuxièmement, la constitution dit qu'en cas de trouble et en cas de division du pays rendant la tenue des élections impossibles, le Président de la République parle avec le Président du Conseil constitutionnel, s'adresse à la Nation et reste au pouvoir jusqu'à ce que les conditions soient réunies pour d'autres élections.

C’est donc constitutionnel. Je ne suis pas là par un arrangement quelconque, mais par la constitution. Si, un jour, je dois céder mon fauteuil, je le ferais par la constitution.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Est-ce que les conditions sont réunies cette année, en 2008, pour organiser ces fameuses élections présidentielles ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Ah oui ! Cette année, les conditions sont réunies. C'est pourquoi la Commission électorale indépendante a transmis au gouvernement une date possible pour l’organisation des élections. J’ai rendu cette date d’élection en prenant un décret pour la confirmer. C'est le 30 novembre 2008.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous allez tenir ce délai ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Tout est bien parti pour le tenir. Aujourd'hui, en tout cas, au niveau du Président de la République et du gouvernement, nous avons fait tout ce que nous avions à faire pour que les élections se tiennent au mois de novembre.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous ne me dites pas qu’elles auront bien lieu ? Vous dites que tout est fait pour que…

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, je dis que tout est fait pour qu’elles aient lieu.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Mais auront-elles lieu le 30 novembre 2008 ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Je l'espère. Je souhaite même qu'elles aient lieu avant. Si je peux être amené à prendre un autre décret pour fixer une date avant, je le ferais volontiers. De fait, Monsieur Ulysse Gosset, il n'est pas bon qu'un pays du tiers-monde reste comme ça avec un gouvernement de compromis où on est obligé de choisir ceux-ci parce qu'ils sont de tel parti, ceux-là… Ce n'est pas bon.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Aurez-vous le temps, par exemple, d’identifier tout le monde ? Les listes électorales seront-elles prêtes ? Le recensement est un travail énorme et il reste quelques mois seulement.

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Vous aurez le temps.

 

M. Laurent Gbagbo

.- On a organisé les élections de l’an 2000 en dix mois seulement. Là, cela fait plus de dix mois… Non, je crois qu'aujourd'hui, à moins que ceux qui font les listes électorales me disent le contraire, ce qui n’est pas le cas, les délais seront tenus. Je souhaite qu’ils le soient pour que l’on sorte d’une situation hybride et qui n'arrange personne, en tout cas pas l'économie de la Côte d’Ivoire. Il faut un gouvernement homogène. Par conséquent, il faut un Président dont le mandat est légitime ou relégitimé et qu'il forme autour de lui un gouvernement homogène. Avec ce gouvernement homogène, on peut aller très loin et très vite.

 

M. Ulysse GOSSET.-

L'heure est-elle venue pour dire que vous êtes candidat ? Etes-vous candidat à votre réélection ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Vous, les Français, je voudrais vous rappeler qu'en 1988, François Mitterrand a annoncé sa candidature très tard. Aujourd'hui, je comprends pourquoi. Lorsque l’on est Président de la République, on a des tâches à accomplir qui regardent tout le monde, qui sont des tâches pour le pays. Il y a des sommets où je dois aller, notamment en Egypte, à Rome pour la réunion de la FAO, etc. On a des choses à faire. Si on se jette vite dans la campagne, beaucoup d'actions que nous faisons sont frappées de suspicion.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Mais nous sommes à six mois du scrutin. Est-ce que vous voulez être à nouveau Président ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Six mois, ce n'est pas trop. Je le dirai à un moment que je choisirai.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Quand ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Ecoutez, je verrai ! Je choisirai le moment. Maintenant, c'est trop tôt.

 

M. Ulysse GOSSET.-

On sent tout de même bien que vous allez être candidat.

 

M. Laurent Gbagbo

.- Si vous le sentez, c'est bien.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Ai-je tort ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Demandez à votre frère ! (Rires)

 

M. Ulysse GOSSET.-

Si vous êtes candidat, allez-vous respecter le scrutin des urnes ? Avez-vous envisagé d'être battu par exemple ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Lorsque l’on va aux élections, on peut gagner comme perdre. Si on envisage uniquement de perdre, on a tort, ce n’est pas la peine d’y aller. Si on envisage uniquement de gagner, on a tort aussi. Cela reste ouvert. Je ferai tout pour que le sort me reste favorable si je suis candidat. En 1990, j'ai été candidat. Je n'ai pas été proclamé vainqueur, mais en fait, c'était moi le gagnant des élections. En 2000… Là, d'ailleurs, dans votre vidéo, il y a eu une petite erreur car vous dites que j'ai gagné de peu, mais ce n’est pas le cas. En 2000, j'ai gagné avec 59 % des voix ! Si c’est gagné de peu…

 

M. Ulysse GOSSET.-

Posons la question autrement. Si vous étiez battu, accepteriez-vous de céder le pouvoir à celui qui aurait le plus de voix pour respecter la démocratie ? Est-ce que vous allez respecter le scrutin des urnes quel qu’il soit ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, oui, oui, mais pourquoi je serais battu ? Pourquoi je serais battu ?

 

M. Ulysse GOSSET.-

La politique, parfois, est surprenante…

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, il y a un cas qui m'intrigue depuis toujours : Londres. Pendant la deuxième guerre mondiale, Churchill… Je m’interroge souvent sur la vie de Churchill, car je n'ai pas compris comment et pourquoi il avait été battu à la sortie de la guerre, mais il a été battu. Pourtant, il était un grand résistant. Il s'est battu pour que son pays reste solide, que son pays ne soit pas attaqué par les Allemands. Il a été la fierté de toute l'Europe de l'Ouest et, pourtant, il a été battu. Donc on peut être battu aussi.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Et vous ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- J’ai dit : « Donc, on peut être battu aussi », mais c'est une hypothèse.

 

M. Ulysse GOSSET.-

On sent que vous allez être Président… Pardon ! Que vous allez être candidat…

 

M. Laurent Gbagbo

.- Que Dieu vous entende. (Rires)

 

M. Ulysse GOSSET.-

En tout cas, les élections fin 2008 ?

 

M. Laurent Gbagbo

.- Oui, fin 2008. Je crois que l’on ne pourrait plus accepter d'aller plus loin. On ne pourrait plus supporter d'aller plus loin. La Côte d’Ivoire est fatiguée de rester dans une situation hybride. Il faut sortir de cette situation hybride par une élection qui légitime quelqu'un, qui forme un gouvernement homogène. C'est l'objectif.

 

M. Ulysse GOSSET.-

Monsieur le Président, nous arrivons à la fin de la première partie de cette émission. Je vous propose de regarder ensemble le journal de France 24. Nous nous retrouvons dans quelques minutes.

A tout de suite.(Diffusion du journal)
Suite de l'interview http://www.presseafricaine.info/article-20210676.html

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