Aux USA, les idées impopulaires peuvent être éliminées sans recourir à la force.

Publié le par hort

 

http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2008-03-31%2020:19:33&log=invites

 

Le Monde nous appartient

Noam Chomsky

 

 

 

Transcription de l’intervention de Noam Chomsky à la conférence Z Media Institute talk, Juin 2007.

 

Traduit de l’anglais par Dominique Arias
(Les notes entre […] sont du traducteur et n’engagent que lui)


Vous êtes tous au courant, bien sûr, qu’il y a eu des élections [au Congrès] – enfin, ce qu’on appelle ici, aux Etats-Unis, des « élections » – en novembre dernier. Le seul véritable enjeu de ces élections, c’était : « Qu’est ce qu’on fait des forces américaines en Irak ? «  et il y a eu, selon les critères américains, une majorité absolue en faveur d’un retrait des troupes U.S. selon un calendrier précis.

Comme peu de gens le savent, quelques mois plus tôt, il y avait eu un vaste sondage en Irak, mené par les Etats-Unis avec d’intéressants résultats. C’était pas vraiment un secret ici… En cherchant bien, on pouvait même trouver ici ou là quelques allusions, donc c’est pas qu’on n’en parlait pas du tout… Ce sondage montrait que deux tiers des habitants de Bagdad voulaient que les troupes US se retirent immédiatement. Dans le reste du pays, à une large majorité, les gens voulaient un calendrier de retrait strict sur un délai d’un an voire moins.

Les taux étaient plus élevés dans la partie arabe [non kurde] de l’Irak, là où les troupes US étaient effectivement déployées. Une très grande majorité y estimait que la présence des troupes US augmentait le niveau de violence, et une proportion remarquable d’environ 60 pourcent sur l’ensemble de l’Irak – ce qui veut dire bien davantage dans les zones où sont déployées nos troupes – trouvait que les forces U.S. étaient des cibles d’attaques légitimes. Il y avait donc un consensus considérable entre Irakiens et Américains sur ce qu’il faudrait faire en Irak, à savoir : Retirer les troupes, soit immédiatement, soit en fonction d’un calendrier strict.

Eh bien, la réaction post-électorale du gouvernement américain face à un tel consensus, a été de fouler au pied l’opinion publique en augmentant les effectifs en place de quelque 30 à 50 000 hommes… Comme on pouvait s’y attendre, le prétexte c’était : « Nous sommes confrontés à une ingérence étrangère en Irak, contre laquelle nous devons défendre les Irakiens. Les Iraniens sont en train d’interférer en Irak ! » On a alors assuré pouvoir prouver la découverte d’engins explosifs, de bombes placées le long des routes et portant des marquages iraniens, puis la présence de forces iraniennes en Irak. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? Il nous faut renforcer notre présence pour protéger l’Irak contre cette intervention extérieure ! »

Après, il y a eu toute une polémique… Nous vivons dans une société libre et ouverte après tout, donc nous avons des débats « virulents ». Il y avait d’un côté les faucons, qui disaient : « Les Iraniens interfèrent en Irak, nous devons les bombarder ! » De l’autre il y avait les colombes, qui disaient : « Comment être certain que ces preuves sont correctes ? Vous avez peut-être mal lu les numéros de série ou, peut-être, ce sont seulement les Gardiens de la Révolution et non le gouvernement… »

C’était donc le genre de débat habituel, et qui illustre cette distinction fondamentale et omniprésente entre différents types de systèmes de propagande. Pour ne citer que les plus importants – en exagérant à peine – la propagande des états totalitaires consiste à dire : « Vous avez plutôt intérêt à être d’accord, sinon… » – et le « sinon » en question peut avoir différentes conséquences selon la nature du régime. En réalité, les gens peuvent bien croire ce qu’ils veulent du moment qu’ils obéissent… Dans les sociétés « démocratiques » on utilise une méthode différente : on n’y énonce pas formellement la « ligne du Parti », ce serait une erreur. Ce qu’on fait c’est qu’on la pose d’abord comme une évidence, puis on encourage un vif débat, mais qui ne doit pas sortir du cadre de la ligne du Parti. Ça sert fondamentalement à deux choses : d’abord, à donner l’impression d’une société libre et ouverte puisque, après tout, les débats sont houleux. Ensuite, cela instille une ligne de propagande qui devient finalement une sorte d’évidence, comme l’air qu’on respire.

Et c’était précisément le cas ici. C’est vraiment un exemple classique… Tout le débat autour de « l’interférence iranienne » en Irak n’a de sens que si l’on part d’un principe : que « le monde nous appartient ». Si le monde nous appartient, alors le seul problème qui puisse se poser, c’est que quelqu’un d’autre « interfère » dans un pays que nous avons envahi et que nous occupons.

De fait, si vous reprenez tout le débat qu’on a eu ici, et qui est loin d’être clos, sur cette « ingérence iranienne », personne ne vient vous dire que tout ça n’a aucun sens. Comment peut-on reprocher à l’Iran d’interférer dans un pays que nous venons d’envahir et que nous maintenons sous occupation ? Ça n’a de sens que si l’on part du principe que « le monde nous appartient. » Une fois qu’on s’est bien mis cette idée là en tête, l’ensemble du débat paraît tout à fait pertinent.

On publie en ce moment pas mal de comparaisons entre le Vietnam et l’Irak. Dans l’ensemble, les deux conflits n’ont littéralement rien à voir. Leur nature, leurs objectifs, tout ça est totalement différent, en dehors d’un point : la manière dont ils sont perçus aux Etats-Unis. Dans les deux cas, le terme qui revient constamment c’est le mot « bourbier ». Est-ce que c’est un bourbier ? Au Vietnam, tout le monde le reconnaît aujourd’hui, c’était un bourbier… Alors la grande question, c’est de savoir si l’Irak aussi est un bourbier… En d’autres termes : « Est-ce que ça ne nous coûte pas trop cher ? » Ça, c’est la grande question qui mérite débat…

Concernant Vietnam, c’était toute une polémique… Pas au début ! En fait, on en a tellement peu discuté au début que littéralement personne n’arrive même à se souvenir quand la guerre a commencé. 1962, pour ceux que ça intéresse… C’est cette année là que les Etats-Unis ont attaqué le Vietnam. Mais il n’y a pas eu de discussions, pas de débats… rien !

Vers le milieu des années 60, le débat médiatique a commencé – avec l’éventail habituel d’opinions, les faucons d’un côté, les colombes de l’autre. Les faucons disaient que si on envoyait davantage de troupes on pouvait gagner. Quant aux colombes… Arthur Schlesinger, célèbre historien et conseiller de Kennedy, écrivait dans un bouquin, en 1966, qu’il ne nous restait plus qu’à prier pour que l’avenir donne raison aux faucons et que l’envoi de toujours plus de troupes (on en était à près d’un demi-million à l’époque) finisse par marcher et par nous apporter la victoire. « Si ça marche, nous louerons tous la sagesse et clairvoyance des dirigeants américains pour avoir su remporter cette victoire » – dans un pays que nous sommes en train de réduire à l’état de ruines et de décombres.

Ça traduit mot pour mot le point de vue des colombes aujourd’hui. Prions tous pour le succès de « la déferlante » ! Si elle marche – au-delà de nos espérances – nous louerons tous la sagesse et clairvoyance de l’administration Bush, dans un pays qui, pour être honnêtes, est totalement dévasté et qui restera l’un des plus épouvantables désastres de l’histoire militaire pour sa population.

Si vous prenez les positions les plus à gauche dans le débat médiatique, vous trouvez des gens comme Anthony Lewis qui, à la fin de la Guerre du Vietnam, en 1975, écrivait rétrospectivement que la guerre était initialement partie sur de bonnes intentions, pour faire une bonne action – ça va de soi, parce que… c’est nous… après tout… Donc, ça partait d’une bonne intention mais en 1969, dit-il, il était clair que la guerre était une erreur. Pour nous, aller jusqu’à la victoire reviendrait trop cher… Pour nous ! Donc c’était une erreur et il fallait se retirer. Ça, c’est ce qu’on faisait de plus extrême comme critique !

On en est toujours au même point… En réalité, on pouvait se retirer du Vietnam parce que les Etats-Unis y avaient dores et déjà atteint leurs principaux objectifs. En Irak on ne peut pas, parce que nous n’avons pas atteint nos objectifs.

Et pour ceux d’entre vous qui sont assez âgés pour s’en souvenir – ou qui ont lu quelque chose là-dessus – le fait est que le mouvement pacifiste lui-même était quasiment aligné sur cette position. Tout comme le débat médiatique, l’opposition à la guerre et y compris le mouvement pacifiste, restait principalement focalisée sur le bombardement du Nord Vietnam. Mais quand les Etats-Unis ont commencé à bombarder le Nord régulièrement, en février 1965, ils ont aussi progressivement intensifié le bombardement du Sud, jusqu’à en tripler les proportions – et à l’époque l’agression du Sud Vietnam durait déjà depuis trois bonnes années. Quelques centaines de milliers de Vietnamiens avaient déjà été tués et des milliers voire des dizaines de milliers, avaient été déportés vers des camps de concentration. Les Etats-Unis avaient déjà lancé leur guerre chimique pour détruire la nourriture, les récoltes et la couverture végétale. En 1965, le Sud Vietnam était déjà totalement anéanti.

Pour les Etats-Unis ça ne coûtait pas grand chose de Bombarder le Sud, parce que le Sud n’avait aucun moyen de se défendre. Bombarder le Nord, c’était déjà plus risqué. Vous bombardez le Nord, vous bombardez les ports où vous risquez de toucher des navires russes et là, ça commence à devenir dangereux. Vous bombardez les lignes intérieures chinoises – il se trouve que les lignes de chemins de fer chinoises qui relient le sud-est et le sud-ouest de la Chine traversent le Nord Vietnam – Qui sait comment ils vont réagir…

En fait, on a accusé les Chinois (et à juste titre) d’envoyer des troupes au Vietnam – c’était précisément pour y reconstruire les voies que nous étions en train de bombarder. Mais là, c’était « de l’ingérence » ! On lésait notre « droit divin » de bombarder le Nord Vietnam. De sorte que tout le monde restait focalisé sur le bombardement du Nord. Le slogan du mouvement pacifiste « Stop the bombing ! » [Arrêtez le bombardement] faisait référence au Nord Vietnam.

En 1967, pour Bernard Fall, l’un des plus grands spécialistes du Vietnam, féru d’histoire militaire et le seul spécialiste du Vietnam à avoir les faveurs des autorités américaines – c’était un faucon en l’occurrence, mais qui s’intéressait au sort des Vietnamiens – la question était de « savoir si le Vietnam survivrait en tant qu’entité culturelle et historique sous les pires bombardements qui aient jamais été infligés à un pays de cette taille. «  Lui, parlait du Sud. Il insistait régulièrement que c’était contre le Sud que portait notre attaque. Mais quelle importance ? Ça ne nous coûtait rien, alors autant continuer… Et les polémiques n’allaient jamais plus loin que ça, ce qui n’a de sens que si l’on part du principe que « le monde nous appartient ».

Si vous lisez, mettons, les « Pentagon Papers. » Il y apparaît que le bombardement du Nord faisait l’objet d’une planification considérable – une planification très détaillée, minutieuse, pour déterminer exactement jusqu’où on pouvait aller, ce qui se passerait si on allait un petit peu trop loin, et ainsi de suite… Mais vous n’y trouverez pas la moindre discussion concernant le bombardement du Sud, littéralement aucune ! A peine, de temps à autre, un communiqué du genre « Bien, alors on va tripler l’intensité des bombardements ! », ou quelque chose dans ce genre.

Si vous lisez les mémoires de guerre de Robert McNamara – à l’époque, c’était La colombe par excellence – il y fait un compte rendu détaillé de la planification minutieuse du bombardement du Nord, mais il ne dit pas un mot de sa décision d’intensifier drastiquement le bombardement du Sud, alors qu’on commençait seulement à bombarder le Nord.

Je dois quand même préciser que, s’agissant du Vietnam, je ne parle ici que de ce dont on pouvait débattre, y compris chez les leaders du mouvement pacifiste. En dehors de ça, il y avait aussi l’opinion publique, radicalement différente mais loin d’être dépourvue d’intérêt. En 1969, pour presque 70 pourcent de l’opinion publique la guerre n’était pas une erreur, elle était fondamentalement injuste et immorale. C’est textuellement ce qui ressortait du sondage et ce pourcentage est resté à peu près constant depuis, jusqu’aux récents sondages de ces dernières années. Ces chiffres sont assez remarquables parce que les gens qui répondent comme ça à un sondage doivent sûrement se dire : «  Ça, je suis probablement la seule personne au monde à le penser… » Ils n’avaient certainement pu lire ça nulle part et ils n’avaient pu l’entendre nulle part. Mais c’était la véritable opinion publique.

Et il en va de même pour toutes sortes de sujets. Mais pour l’opinion « rendue publique », c’est à peu près ce que je décrivais tout à l’heure : un débat très houleux entre faucons et colombes, reposant entièrement sur l’idée – que personne n’exprime jamais – que le monde nous appartient. De sorte que la seule chose qui importe au bout du compte, c’est « Combien ça nous coûte ? », et le cas échéant pour les plus sensibles, « Est-ce qu’on en tue pas un peu trop ? »

Pour en revenir aux élections, beaucoup ont été très déçus parmi les opposants à la guerre – la majorité de la population – que le Congrès n’ait pris aucune décision en faveur du retrait des troupes. Il y a eu une « résolution Démocratique » [proposée par les Démocrates], aussitôt bloquée par un veto, mais à y regarder de près, ça n’avait rien d’une proposition de retrait. Le général Kevin Ryan, un ancien de la Kennedy School, à Harvard, en a fait une assez bonne analyse. Il l’a examinée en détail et il a dit qu’on devrait plutôt appeler ça une proposition de redéfinition de l’ordre de mission. Disons que ça revenait à garder le même nombre de soldats mais avec une mission légèrement différente.

D’après lui, ça ouvrait surtout la porte à des mesures d’exception au nom de la sécurité nationale. En gros, si le président estime qu’il y a menace pour la sécurité nationale, il peut faire absolument ce qu’il veut – fin de la résolution. Deuxième faille, elle donnait le feu vert aux « activités anti-terroristes. » Bon, en clair on peut faire ce qu’on veut quoi. Troisième point, elle avalisait l’entraînement des forces irakiennes. Là encore, carte blanche…

Ensuite, elle disait que des troupes devaient être maintenues « pour assurer la protection des forces et des installations américaines. «  C’est quoi ces « forces américaines » ? Eh bien, ces forces américaines c’est celles qui sont intégrées à des unités irakiennes au sein desquelles 60% de leurs camarades estiment constituer – en tant que troupes US, bien sûr – autant des cibles d’attaques légitimes. D’ailleurs, vu que ce pourcentage est en progression constante, il a probablement grimpé depuis… Bon, d’accord, ça veut dire qu’il faudra prévoir pas mal de renforts en fait… Quels sites nécessitent une protection, ça c’était pas précisé dans la « résolution Démocratique », mais le terme d’installations inclut notamment ce qu’on appelle « l’Ambassade ». L’ambassade des Etats-Unis en Irak ne ressemble à rien de ce qui au monde a jamais pu être appelé une ambassade. C’est littéralement une ville à l’intérieur de la zone verte – cette zone protégée d’Irak intégralement gérée par les Etats-Unis. Elle a tout ce qu’il faut, depuis les missiles jusqu’aux Mac Donald’s, tout ce que vous voulez… Ah, ils n’ont pas construit une installation aussi colossale avec l’intention d’en partir…

Ça c’est une de leurs installations, mais y en a d’autres… Il y a des « bases militaires semi-permanentes », qui ceinturent progressivement tout le pays. « Semi-permanentes » signifie « permanentes », enfin aussi longtemps qu’on veut, quoi…

Le général Ryan laissé de côté pas mal de choses en fait. Il n’a pas dit que les Etats-Unis conservaient le contrôle de la logistique, or la logistique c’est tout ce qu’il y a de plus vital pour une armée moderne. A l’heure actuelle c’est près de 80 pourcent de l’approvisionnement qui arrive par le sud, depuis le Koweït, et qui doit traverser un territoire en rébellion, donc particulièrement sujet aux attaques. Ce qui veut dire qu’il faut y maintenir un maximum de troupes rien que pour maintenir l’approvisionnement. Outre, bien sûr, que ça nous assure le contrôle de l’armée irakienne.

La « résolution Démocratique » élude complètement l’aviation. L’aviation, elle peut bien ce qu’elle veut… Elle bombarde plutôt régulièrement dans l’ensemble et elle peut bombarder encore plus intensivement… où est le problème ? La proposition élude aussi les mercenaires, dont le nombre est loin d’être négligeable. Selon certaines sources, comme le Wall Street Journal, il y en aurait actuellement environ 130.000, soit un nombre sensiblement équivalent à celui de nos troupes régulières, ce qui n’a finalement rien de bien surprenant. Traditionnellement, on mène plutôt les guerres coloniales avec des mercenaires qu’avec ses propres troupes – qu’il s’agisse de la Légion Etrangère française, des Gurkhas britanniques ou des Hessois, comme dans la Guerre Révolutionnaire [la guerre d’indépendance U.S., 1775-1783]. C’est notamment pour cette raison qu’on a laissé tomber le service militaire. Ça permet d’envoyer des soldats professionnels plutôt que des types ramassés dans la rue.

Donc, effectivement, c’était juste une redéfinition de l’ordre de mission, mais on y a quand même mis un veto parce que même ça c’était trop demander. Et effectivement beaucoup de gens ont été réellement déçus… Pour autant, il serait exagéré de dire qu’aucun haut responsable à Washington n’a plaidé pour un retrait immédiat. Il y en a eu… La personne la plus haut placée que je puisse citer comme exemple, a répondu – lorsqu’on lui demandait quelle était la solution au problème en Irak – « C’est plutôt évident ! Retirer toutes les forces étrangères et retirer toutes les armes étrangères. » C’était Condoleeza Rice et elle ne faisait absolument pas allusion aux forces US, elle parlait des forces iraniennes et des armes iraniennes. Et là encore, c’est assez logique en fait, si l’on part du principe que le monde nous appartient. Parce que dès lors que le monde nous appartient, les troupes US ne peuvent être considérées nulle part comme des forces étrangères. De sorte que si nous envahissions l’Irak ou le Canada par exemple, nous sommes des forces autochtones. C’est les Iraniens les forces étrangères…

J’ai attendu… pour voir si quelqu’un, au moins dans la presse ou les magazines, ferait remarquer qu’il y avait quand même quelque chose de bizarre là-dedans. Pas un mot… Rien ! Je pense que tout le monde a trouvé que c’était un commentaire parfaitement sensé. Non mais je n’ai pas trouvé une seule personne pour dire : « Hé, attendez une seconde ! Il y a de forces étrangères là-bas, oui… 150.000 soldats américains et de l’armement américain en pagaille… »

Alors évidemment, c’est logique que lorsque des marins britanniques ont été capturés dans le Golfe par les forces iraniennes, on ait eu toute une polémique pour savoir s’ils étaient dans les eaux territoriales irakiennes ou dans les eaux territoriales iraniennes ? » En fait, on n’en sait trop rien parce qu’il n’y a pas véritablement de frontière, ce que certains n’ont pas manqué de souligner. Ce qui semblait clair, c’est que si les marins britanniques avaient effectivement été capturés dans les eaux irakiennes, l’Iran avait commis un crime en intervenant en territoire étranger. Mais la Grande Bretagne ne commet aucun crime en croisant dans les eaux irakiennes parce que la Grande Bretagne est un allié des Etats-Unis et le monde nous appartient, donc si elle veut être là, c’est son droit voilà tout.

Et pour l’éventuelle prochaine guerre, à qui le tour ? L’Iran ? Il y a eu des menaces très crédibles de la part des Etats-Unis et d’Israël – un allié U.S. notoire – concernant une attaque sur l’Iran. Il se trouve qu’il y a un machin qu’on appelle Charte des Nations Unies, dont l’article 2 définit comme un crime « la menace ou le recours à la force dans les affaires internationales. » « La menace ou le recours à la force… »


Et ça dérange quelqu’un ? Non, parce que nous, nous sommes au-dessus des lois, par définition… ou plus exactement, nos menaces et nos recours à la force n’ont rien d’international. Elles sont toujours locales, puisque le monde nous appartient. Donc, tout va bien ! Donc on peut bien menacer de bombarder l’Iran. On va le faire, on va pas le faire… Ça, c’est la grande question en ce moment… Quant à savoir si c’est légitime… Savoir si ce serait une erreur ou pas, là, oui c’est sujet à polémique, mais vous entendez quelqu’un dire que ce serait illégitime ? Au Congrès, par exemple, les Démocrates refusent de voter un amendement imposant à l’exécutif de rendre compte au Congrès de son intention de bombarder l’Iran – de rendre compte, d’informer… Même ça, c’est rejeté d’office !

Le monde entier est atterré devant cette éventualité ! Ce serait monstrueux… Un éminent spécialiste britannique de l’histoire militaire, Correlli Barnett, a récemment écrit que si les Etats-Unis attaquaient effectivement – ou si Israël le faisait – ce serait la troisième guerre mondiale… L’agression de l’Irak a été suffisamment épouvantable. Outre qu’elle a dévasté l’Irak, le Haut Commissariat aux Réfugiés [des Nations Unies] a estimé le nombre de personnes déplacées, ils arrivent à près de 4,2 millions au total. Plus de 2 millions ont fui le pays, 2 autres millions ont fui leur région sans pouvoir quitter le pays. Ça, c’est en plus du nombre de morts qui, si on se fonde sur les dernières études tourne vraisemblablement autour d’un million.

Les services de renseignement US, d’autres agences de renseignement et divers experts indépendants, avaient prévenu qu’une attaque contre l’Irak augmenterait probablement la menace terroriste et le risque de prolifération nucléaire. Mais ils ont bien plus augmenté ce qu’on avait imaginé. Des spécialistes renommés en matière de terrorisme, comme Peter Bergen et Paul Cruickshank, estiment (principalement sur la base de statistiques gouvernementales) que ce qu’ils appellent « l’effet irakien » a multiplié le risque de terrorisme par sept, ce qui n’est pas rien… Ça vous donne une idée de la priorité accordée par nos dirigeants à la protection de la population. Elle est plutôt basse…

Donc quel serait cet « effet Iran » ? Mais, il est incalculable ! Ce pourrait être la troisième guerre mondiale… Très probablement une augmentation massive du terrorisme et qui sait quoi d’autre… Même dans les pays frontaliers de l’Iran et où on n’aime pas spécialement l’Iran, comme le Pakistan, l’Arabie Saoudite ou la Turquie, même là, une très large majorité de la population préférerait voir l’Iran doté de l’arme nucléaire à une intervention militaire US quelle qu’elle soit, et ils ont raison ! Une intervention militaire serait dévastatrice ! Ce qui ne veut pas dire qu’on ne va pas le faire… Chez nous, il n’y a littéralement aucune discussion sur la légitimité d’une telle action. Encore une fois, si l’on part du principe que tout ce que nous faisons est légitime, ça risque simplement de coûter trop cher…

Est-ce qu’il reste quand même une solution à la crise iranienne ? Il y a quelques solutions plausibles, oui… On peut imaginer un accord autorisant l’Iran à disposer d’énergie nucléaire – au même titre que tous les signataires du traité de non-prolifération – mais sans disposer d’armes nucléaires. Ça aurait d’ailleurs l’avantage d’appeler à la création d’une zone dénucléarisée au Proche-Orient. Ça inclurait l’Iran, Israël – qui a des centaines de têtes nucléaires – et toutes les forces américaines ou britanniques déployées dans la région. On pourrait même envisager que les Etats-Unis et d’autres puissances nucléaires respectent l’obligation légale qu’ils ont – au regard d’une décision unanime de la Cour Internationale de Justice – de procéder à l’élimination totale de leur arsenal nucléaire en gage de bonne foi. [ndt : Tout ce paragraphe (« On peut imaginer un accord… ») énumère simplement les principes de base du Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP) dont l’Iran et les USA sont signataires mais qu’Israël a toujours refusé de signer.]

Est-ce que c’est faisable ? Dans l’absolu oui, c’est faisable… en supposant que les structures sociales aux Etats-Unis et en l’Iran deviennent réellement démocratiques… parce que justement ce que je viens de dire à propos de l’opinion publique est vrai pour l’immense majorité de la population, en Iran comme aux Etats-Unis. Sur tout ce que je viens d’évoquer, mais littéralement tout le monde est d’accord ! Alors oui, il serait parfaitement possible de régler le problème si ces deux pays fonctionnaient d’une manière réellement démocratique, c’est-à-dire si l’opinion publique y avait la moindre influence sur les politiques gouvernementales. Le problème aux Etats-Unis, c’est l’incapacité de nos dirigeants à adhérer à quoi que ce soit qui ait l’aval de l’écrasante majorité de la population et à en faire une politique gouvernementale. Bien sûr, on peut le faire… Les paysans en Bolivie arrivent à le faire… c’est clair que nous, ici, on pourrait le faire aussi…

Qu’est-ce qu’on peut faire pour faire de l’Iran un pays plus démocratique ? Peut-être pas directement mais indirectement on peut… On peut accorder plus d’attention aux dissidents et aux réformateurs iraniens, qui luttent courageusement pour que la société iranienne devienne plus démocratique. Et on sait parfaitement le message qu’ils essayent de faire passer, ils sont suffisamment clairs là-dessus. Ils supplient les Etats-Unis de retirer leurs menaces contre l’Iran… Plus nous menaçons l’Iran, plus nous apportons de l’eau au moulin des branches les plus réactionnaires et les plus fanatiques du gouvernement. Les menacer c’est abonder dans leur sens… Et c’est exactement ce qui se passe ! Comme on pouvait s’y attendre, les menaces ont entraîné une vague de répression.

A présent les Américains se disent scandalisés par la répression – et il y a de quoi s’indigner – mais nous devrions reconnaître que cette répression est la conséquence directe et prévisible de dispositions dont le gouvernement U.S. ne démord pas. Lorsqu’on prend des mesures dont les effets sont parfaitement prévisibles, condamner ces effets c’est vraiment le comble de l’hypocrisie.

Tenez, s’agissant de Cuba, près des deux tiers des américains pensent que nous devons absolument lever l’embargo et toutes les menaces qui vont avec, et rétablir les relations diplomatiques. Et c’est le cas depuis les premiers sondages sur la question, ça fait une trentaine d’années. Les chiffres fluctuent mais restent à peu près au même niveau. Ça n’a strictement aucun effet sur la politique des Etats-Unis, que ce soit en Iran, à Cuba ou ailleurs.

Donc il y a effectivement un problème et ce problème c’est que les Etats-Unis sont tout sauf une démocratie réelle. L’opinion publique n’y a strictement aucun poids et, pour nos élites comme pour ceux qui font l’opinion, c’est un principe, il n’est pas question de lui en donner ! Le seul principe qui compte c’est : « Le monde nous appartient et vous, vous la fermez ! Américains ou pas… »

Alors oui, il y a une solution potentielle au problème le plus grave qui soit et c’est toujours la même : Agir, pour que notre propre pays devienne une véritable démocratie. Mais ça, ça contredit diamétralement le fondement même de tout ce que nos élites appellent le « débat public », à savoir que le monde nous appartient, que toutes ces questions ne se posent même pas, et que le public devrait n’avoir aucun point de vue sur la politique étrangère ou sur quelque politique que ce soit.

Un jour, j’étais en voiture, je partais travailler en écoutant NPR. NPR est considéré ici comme une radio d’extrême gauche. Enfin c’est ce qu’on dit… Il me semble avoir lu quelque part – je ne sais pas si c’est vrai – que d’après Obama, l’espoir des colombes libérales, l’éventail des opinions aux Etats-Unis, d’un extrême le plus débile à l’autre, irait de Rush Limbaugh [archétype du faucon d’extrême droite] à NPR. Pour lui, la vérité se situait pile au milieu et c’est là qu’on allait le trouver… au milieu des débiles…

Donc, j’écoutais NPR et il y avait un débat radiophonique. C’était un peu comme au Club des Universitaires de Harvard : des gens sérieux, éduqués – pas de faute de grammaire – qui savent de quoi ils parlent, très respectueux, etc. Le débat portait sur ce qu’on appelle le « système de défense anti-missiles », que les Etats-Unis essayent de mettre en place en Tchécoslovaquie et en Pologne, et sur la réaction des Russes. Alors la grande question, c’était : « Mais qu’est-ce qui leur prend aux Russes ? Pourquoi un comportement aussi agressif et irrationnel ? Qu’est-ce qu’ils cherchent… une nouvelle Guerre Froide ? Non mais ils ont vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond… Est-ce qu’il y a moyen de les calmer, de les rendre moins paranoïaques ? »

Alors ils avaient invité un grand spécialiste – un type du Pentagone ou quelque chose comme ça – qui faisait très justement remarquer qu’un système de défense anti-missiles s’inscrit avant tout dans un système d’attaque. Les analystes stratégiques ne sont pas dupes, d’un côté comme de l’autre… Si on y réfléchit une minute, c’est plutôt évident. Un système de défense anti-missiles ne sert pas à grand chose contre une première frappe. En revanche, il peut – en principe… s’il marche – empêcher un tir de riposte. Si vous attaquez un pays le premier et que vous le rayez littéralement de la carte, par exemple… Eh bien, si vous avez un système de défense anti-missiles et que vous l’empêchez de riposter… ça vous fait une protection, au moins partielle. Si un pays dispose d’un système de défense anti-missiles fonctionnel, ça lui donne plus de latitude pour déclencher une première frappe. Bon, soit ! C’est évident et c’est pas un secret… Et aucun expert en stratégie ne l’ignore… Je peux expliquer ça à mes petits enfants, en deux minutes ils auront compris…

Et sur NPR tout le monde était d’accord sur l’idée qu’un système de défense anti-missiles est un dispositif offensif… Arrive la deuxième partie du débat. « Eh bien, disaient nos experts, les Russes n’ont aucune raison de s’inquiéter ! Notamment parce que ce système n’a pas la capacité de stopper leur tir de riposte, donc pour l’instant, contre eux, ce n’est pas encore une arme offensive jouable… » Ensuite, ils ont expliqué que de toutes façons, la question n’était pas là puisque le système était dirigé contre l’Iran et pas contre
la Russie.

Bon, et la discussion s’est achevée là-dessus… Donc, premier point : le système anti-missiles est une arme offensive ; deuxième point : il est dirigé contre l’Iran. Petit exercice de logique : Qu’est-ce qui découle de ces deux affirmations ? Ce qui en découle, c’est qu’il s’agit d’une arme offensive, dirigée contre l’Iran… Bien ! Mais vu que le monde appartient aux Américains, quel mal pourrait-il y avoir à garder une arme offensive braquée sur l’Iran ? Donc, ça… c’était même pas la peine d’en parler ! A quoi bon ? Ça tient simplement au fait que le monde nous appartient…

Il y a peut-être un an ou deux, l’Allemagne a vendu à Israël des sous-marins dernier cri, équipés pour porter des armes nucléaires. Pourquoi Israël aurait-il besoin de sous-marins portant des missiles à têtes nucléaires ? Il n’y a qu’une raison imaginable et tous ceux qui en Allemagne sont dotés d’un cerveau l’auront probablement compris – et leur hiérarchie militaire a fortiori – parce que c’est une arme offensive contre l’Iran. En achetant des sous-marins allemands, Israël fait très clairement comprendre aux Iraniens que, s’ils ripostent à une attaque israélienne, ils seront pulvérisés !

Les principes fondamentaux de l’impérialisme occidental sont très profondément enracinés. Le monde appartient à l’Occident et désormais les Etats-Unis dirigent l’Occident donc, évidemment, ils marchent ensemble… Le fait d’avoir à fournir de l’armement pour une première frappe contre l’Iran n’a probablement – je le devine simplement – soulevé aucun commentaire. Où est le problème ?

L’histoire, nous, on peut l’oublier, ça n’a aucune importance… C’est le genre de truc « ringard » et ennuyeux que nous n’avons pas besoin de connaître. Mais pour la plupart des autres pays, l’histoire, c’est important… Par exemple, aux Etats-Unis on ne va pas épiloguer sur l’histoire des relations entre les USA et l’Iran. Pour les Etats-Unis, le seul événement à retenir dans l’histoire iranienne et c’est 1979, quand les Iraniens ont renversé le tyran que soutenaient les Etats-Unis et qu’ils ont gardé une poignée d’otages pendant un peu plus d’un an. Ils ont osé ! Pour ça, il faut qu’ils soient punis !

Mais pour les Iraniens, leur histoire c’est que pendant plus de 50 ans, littéralement sans interruption, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de torturer les Iraniens. En 1953, les Etats-Unis ont renversé le régime parlementaire pour installer [réinstaller] à la place un tyran brutal, le Shah [ndt : Mohamed Reza Shah, dernier souverain de la dynastie Pahlavi, illégitimement installée en 1921 par les Français et les Anglais, après leur annexion et partage de l’empire ottoman. Le premier Pahlavi, Reza Shah, était un ancien Cosaque…], qu’ils ont soutenu sans faille alors qu’il battait littéralement tous les records en matière de violations des droits de l’homme dans le monde – tortures, assassinats, tout ce que vous pouvez imaginer. Le président Carter lui-même, lorsqu’il a visité l’Iran en décembre 1978, a chanté les louanges du Shah et de l’amour que lui manifestait son peuple et réciproquement et ainsi de suite. C’est d’ailleurs probablement ce qui a précipité son renversement ! Bien sûr les Iraniens ont cette curieuse manie de se souvenir de leur passé et de se rappeler qui était derrière… Quand le Shah a été renversé, l’administration Carter a immédiatement préparé un coup d’état militaire en envoyant des armes en Iran, via Israël, pour essayer d’aider une partie de l’armée à renverser le gouvernement. On s’est tout de suite mis à soutenir l’Irak, c’est-à-dire Saddam Hussein et son invasion de l’Iran.

Saddam Hussein a été exécuté pour des crimes commis en 1982 – des crimes plutôt bénins au regard de ce qu’il a pu commettre par ailleurs : complicité dans l’assassinat de 150 personnes… Il manquait quelque chose au tableau ! 1982 est une année très importante dans les relations américano-iraniennes. C’est l’année où Ronald Reagan a retiré l’Irak de la liste des pays soutenant le terrorisme. Comme ça, les USA pouvaient commencer à fournir à l’Irak les armes dont il avait besoin pour envahir l’Iran, et notamment lui offrir les moyens de développer des armes de destruction massive. C’était en 1982 ! Une année plus tard, on envoyait Donald Rumsfeld pour signer les contrats… Les Iraniens n’ont probablement pas oublié que ça les a embarqué dans une guerre durant laquelle des centaines de milliers d’entre eux se sont fait massacrer grâce au soutien que les USA apportaient à l’Irak. Ils n’ont probablement pas oublié non plus qu’à peine un an après la fin de la guerre, en 1989, le gouvernement U.S. a invité des ingénieurs irakiens à venir aux Etats-Unis pour y suivre une formation sur l’art de fabriquer des armes nucléaires.

C’est comme les Russes… Eux aussi ont une histoire ! Notamment dans le fait qu’au cours du siècle dernier, la Russie a été envahie et quasiment détruite, à trois reprises, via les pays de l’Est. Si vous regardez en arrière et que vous vous demandez à quand remonte la dernière invasion des USA via le Canada ou le Mexique… Ça n’arrive jamais ! Nous, on écrase les autres mais on est toujours en sécurité. Mais les Russes n’ont pas ce luxe… En 1990, il s’est passé quelque chose d’ahurissant. Non, j’en étais atterré, sincèrement. Gorbatchev a autorisé la réunification de l’Allemagne, c’est-à-dire son intégration à l’Ouest et sa re-militarisation au sein d’une alliance militaire hostile. L’Allemagne ! Cette même Allemagne qui a littéralement détruit la Russie à deux reprises ! C’était pas rien comme traité…

En fait, il y a eu un malentendu… Le président de l’époque, George Bush Premier, s’était personnellement engagé à veiller à ce que l’OTAN ne soit pas élargi à l’Est. Les Russes demandaient aussi – mais ils ne l’ont pas obtenu – un accord sur la création d’une zone dénucléarisée allant de l’Arctique à la Baltique, ce qui leur aurait donné un minimum de protection contre une attaque nucléaire. Ça, c’est ce qui était convenu en 1990 ! Puis Bill Clinton est arrivé au pouvoir, un soi-disant libéral… Une des premières choses qu’il a faites a été d’annuler cet accord, unilatéralement, et d’élargir l’OTAN à l’Est.

Pour les Russes c’est vraiment grave ! Quand on regarde l’Histoire russe… Ils ont quand même eu 25 millions de morts pendant la Seconde Guerre Mondiale et plus de 3 millions pendant la Première. Mais vu que le monde appartient aux Etats-Unis, si nous voulons menacer la Russie, c’est pas un problème ? C’est toujours au nom de la liberté et de la justice, après tout, et si ça les fait marronner et grincer des dents, on se demande simplement pourquoi ils sont aussi paranoïaques. Pourquoi est-ce que Poutine se met à brailler d’un coup, comme si on les menaçait ou presque ? Vu que le monde nous appartient, nous, on ne peut être une menace pour personne…

Aujourd’hui, un autre grand sujet qui fait la une des journaux, c’est « l’agressivité » de la Chine. On s’inquiète beaucoup du fait que la Chine renforce en ce moment son système de défense. Est-ce que la Chine envisagerait de conquérir le monde ? Voilà encore un grand sujet de débats ! En fait, c’est quoi le problème ? Pendant des années la Chine a été la première à tout faire pour empêcher la militarisation de l’espace. Si vous reprenez les débats de la Commission sur le Désarmement de l’Assemblée Générale des Nations Unies, les votes étaient à 160 contre 1 ou 2. Les Etats-Unis tiennent absolument à militariser l’espace. Ils n’ont aucune intension de laisser un traité restreindre explicitement leur présence militaire dans l’espace.

La position de Clinton était que les Etats-Unis devaient contrôler l’espace à des fins militaires. L’administration Bush est encore plus radicale. Elle considère que l’espace devrait appartenir aux Etats-Unis. Selon ses propres termes : « Nous nous devons de posséder l’espace à des fins militaires ! » [« We have to own space for military purposes ! »] Voilà le niveau du débat ici ! Les Chinois ont tout fait pour empêcher ça et on comprend vraiment pourquoi… Si vous lisez le journal le plus respectable du monde – je suppose – le Journal of the American Academy of Arts and Sciences, vous y trouvez la fine fleur des experts en stratégie militaire, des gens comme John Steinbrunner ou Nancy Gallagher, qui avertissaient il y a à peine quelques années que la militarisation agressive de l’administration Bush nous menait droit vers ce qu’ils appelaient « the ultimate doom » [ndt : approximativement : « droit dans le mur » ou « droit à la catastrophe » (voire « droit à l’apocalypse »)].

Bien sûr on peut s’attendre à des réactions… Si vous menacez les gens de destruction, ça les fait réagir. Ces analystes en appellent « aux nations éprises de paix » pour contrer le militarisme agressif de Bush. Ils espèrent voir la Chine emmener dans son sillage les nations éprises de paix pour contrer l’agressivité U.S… Cela en dit franchement long sur l’impossibilité d’instaurer une démocratie aux Etats-Unis ! Encore une fois, c’est tout ce qu’il y a de plus logique. Pour Steinbrunner et Gallagher les Etats-Unis ne peuvent pas fonctionner démocratiquement, ça n’est même pas envisageable… Donc il ne reste plus à espérer que la Chine puisse encore faire quelque chose.

Bon, la Chine a quand même effectivement fait quelque chose : Elle a fait comprendre aux Etats-Unis qu’elle avait bien compris qu’ils envisageaient d’utiliser l’espace à des fins militaires. Alors la Chine a abattu un de ses propres satellites. Tout le monde comprend pourquoi… La militarisation et l’armement de l’espace reposent fondamentalement sur les satellites. Alors que les missiles sont extrêmement difficiles, voire impossibles à intercepter, les satellites, eux, sont très faciles à abattre. Au moins, on sait où ils sont. Donc, la Chine a dit « Ok, on a compris… Vous voulez militariser l’espace. On peut toujours vous mettre en échec, non pas en militarisant aussi l’espace – on peut difficilement vous faire concurrence dans ce domaine – mais en abattant vos satellites. » C’était ça l’histoire du satellite abattu. Pas de doute que tous les analystes militaires l’auront compris et toute personne censée peut le comprendre. Mais pour ce qui est du débat… Toute la polémique se résume à : « Est-ce que la Chine envisage de conquérir le monde en abattant un de ses satellites ? »

Il y a environ un an, il y a eu à nouveau toute une série d’articles et de gros titres sur « l’escalade militaire de la Chine ». Le Pentagone affirmait que la Chine avait renforcé ses capacités militaires offensives – quelque 400 missiles pouvant être armés de têtes nucléaires. Il y avait alors tout un débat pour savoir si ça prouvait que la Chine essayait conquérir le monde, ou si les chiffres étaient faux, etc.

J’ouvre une parenthèse. On a combien de missiles d’attaque armés de têtes nucléaires aux Etats-Unis ? En fait, on en a pas loin de 10.000. Les Chinois, eux, en auraient dans les 400 à l’heure actuelle, à ce qu’en disent les faucons. Ça prouve bien qu’ils essayent conquérir le monde, non ?

En fait, si vous lisez attentivement la presse internationale, il se trouve que si la Chine renforce actuellement ses capacités militaires, c’est non seulement à cause de l’agressivité dont les Etats-Unis font preuve un peu partout dans le monde, mais aussi parce que les Etats-Unis ont fortement augmenté la précision de leur force de frappe, de sorte qu’ils peuvent à présent détruire les sites de lancement d’une manière beaucoup plus sophistiquée qu’auparavant, où qu’ils soient, même s’ils sont mobiles. Ah oui, c’est qui au fait, qui essaye de conquérir le monde ? Mais… les Chinois bien sûr, puisque nous… vu que le monde nous appartient, forcément c’est eux qui essayent de le conquérir !

Et on pourrait continuer comme ça indéfiniment… Prenez un sujet au hasard. Non, essayez, c’est un bon exercice ! Ce seul principe de base, « Le monde nous appartient », suffit à résumer toutes sortes de débats sur la politique étrangère…

Je terminerai simplement sur quelques mots de George Orwell. Dans l’introduction de La Ferme des Animaux, il disait : « L’Angleterre est une société libre, mais pas très différente du monstre totalitaire que j’ai décrit. » Et il ajoutait : « En Angleterre, les idées impopulaires peuvent être éliminées sans recourir à la force. » Ensuite, il embrayait sur une série d’exemples assez discutables et il terminait sur une explication très courte, à peine deux phrases, mais qui vont droit à l’essentiel. Il disait : « L’une des raisons est que la presse appartient à des gens extrêmement aisés et qui ont les meilleures raisons du monde de ne pas désirer que certaines idées puissent être exprimées. Et la seconde raison – et celle là me semble encore plus importante – c’est une bonne éducation… Si vous avez fréquenté les meilleures écoles et que vous êtes diplômé d’Oxford ou de Cambridge, vous gardez ancré au plus profond de vous-même la notion qu’il y a certaines choses qu’il serait préférable de ne pas dire, et qu’il serait même préférable de ne pas penser. Et ça, c’est le moyen le plus élémentaire d’empêcher que soient exprimées des idées… « impopulaires ».

Pour leur part, les idées de la grande majorité de la population, ceux qui n’ont pas fréquenté Harvard, Princeton, Oxford ou Cambridge, permettent à ces gens là de réagir comme des êtres humains, comme ils le font souvent… Et il y a là une leçon qui vaut pour tous les activistes…

 

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