Victor Bissengué, défenseur du peuple Aka de centrafrique

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Victor Bissengué,défenseur et historien des pygmées 
(entretien avec Maria Poumier, Paris le 7 juillet 2007 
sur sa Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées, L'Harmattan, 2004).
 
M.P : Victor Bissengué, votre site www.sangonet.com , soit « Connaissance de l'Afrique, Information, Culture, Histoire, Africonomie » joue un rôle important dans la communauté africaine de France, mais il n'est certainement pas assez connu en dehors de ce cercle. Vous écrivez : « Notre unique ambition demeure la réconciliation des civilisations africaines avec l'histoire universelle et le rétablissement sans complaisance de la vérité historique ». Et vous avez publié dans la revue Museum de l'UNESCO un article sur le Centre Georges Pompidou « Paris : un explorateur africain au Plateau Beaubourg ». Vous suggérez donc qu'un regard néocolonialiste persiste, qu'il pervertit la connaissance de l'Afrique ?
 
V. B. : L'historiographie moderne tend à occulter l'apport des Africains à l'humanité. Voyez ce qui se passe avec le terme d'afrocentrisme, inventé pour accabler les chercheurs africains. C'est aux Etats-Unis que le chercheur Molefi Kete Asante a instauré la légitimité scientifique de l'« afrocentricity », dans une acception totalement neutre ; mais en français, cela a été traduit malicieusement par « afrocentrisme », pour nous dénigrer, comme s'il s'agissait d'un –isme, d'un parti pris idéologique [1]. Les Professeurs Cheikh Anta DIOP et Théophile OBENGA n'ont jamais été les « pères fondateurs » d'une option idéologique. En cherchant bien, on verrait que DIOP n'a jamais parlé d'afrocentrisme; il n'a jamais utilisé ce terme pour qualifier son œuvre et celles de ses continuateurs.
 
M.P : Que reprochez-vous exactement à l'africaniste Luc Bouquiaux?
 
V.B.: Il s'évertue à opposer les chercheurs africains entre eux de façon à ce qu'ils se méfient les uns des autres, pour ensuite les discréditer tous, c'est très pernicieux. Il a publié un article lors de la parution de mon ouvrage sur les Pygmées, sans en discuter le contenu, mais avec le qualificatif « qui tue », pour l'ancienne génération des chercheurs européens : l'afrocentrisme. Par ce biais, bafouant toutes les règles de la déontologie, il voulait régler ses comptes avec d'autres chercheurs africains, en l'occurrence les égyptologues Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga et Jean-Charles Coovi Gomez.
 
M.P : On continue donc, chez les archéologues et ethnologues, à exclure les Africains de la recherche sur l'Afrique, à leur couper la parole comme on coupe un membre ?
 
V.B.: Si dans ma bibliographie, j'avais fait une grande place à ce monsieur, alors qu'il n'a rien à apporter à mon sujet, alors je serais rentré en grâce. C'est le mandarin typique. Mais je ne suis pas son étudiant, et je n'aspire à aucun poste… Il n'est pas sur le terrain de la recherche, il préfère le dédain et l'arrogance. Il est si maladroit que ses collègues ne peuvent pas le suivre sur ce terrain ; mais où veut-il en venir ? De deux choses l'une : ou bien Luc Bouquiaux est un « afrocentriste » repenti ou alors il est un « africaniste » amnésique. Il a admis l'existence d'une langue unique paléoafricaine, et la thèse d'une parenté linguistique de type génétique entre l'égyptien ancien et les langues africaines modernes; mais il méprise une langue véhiculaire aussi importante que le sango - qu'il ne parle pas - et le considère comme un dialecte, un créole appelé à disparaître.
 
M.P : D'ailleurs, le nom de votre site est le nom de votre langue maternelle, le sango, parlé dans toute l'Afrique centrale, de culture bantoue. Est-ce que le nom même de la langue signifie quelque chose ?
 
V.B.:  Tout à fait ; en République Centrafricaine, mon pays, le sango est langue officielle, avec le français ; « sango » s'utilise tout le temps dans la conversation, ainsi quand vous rencontrez une vieille connaissance, au sens de « quoi de neuf ? » ; « sango », c'est la nouvelle, l'information ; et cette langue déborde sur le Tchad, le Cameroun et le Congo. Vous savez, tous les Africains sont polyglottes, on a en général une langue maternelle et une langue paternelle, on prend femme chez des voisins qui parlent une autre langue. Cela n'entrave pas du tout la communication. Les Pygmées parlent sango, comme moi, ce qui me permet d'être leur interprète naturel. En Europe aussi, chacun recommence à parler plusieurs langues.
 
M.P : Les Pygmées sont qualifiés d' « indigènes » dans les articles en anglais. L'UNESCO avait déclaré la décennie 1994-2004, décennie des minorités autochtones. Que s'est-il fait à ce moment-là ?
 
V.B.: Rien, dans le cadre de l'UNESCO, en matière de recherche ! Cependant, la communauté internationale est unanime pour reconnaître une valeur universelle exceptionnelle aux « Traditions Orales des Pygmées Aka de Centrafrique », proclamées patrimoine mondial oral et immatériel », à l'initiative d'un jury composé d'experts, en novembre 2003. Il convient de suivre et de poursuivre l'expérience menée au Gabon avec l'appui de l'Unesco, notamment pour «  la Protection des ressources culturelles et la Sauvegarde du patrimoine linguistique des pygmées »   L'UNICEF a initié pour sa part un projet de développement intégré en milieu pygmée dont les populations autochtones sont réparties dans six provinces.
 
M.P : C'est dans le cadre de cette prise de conscience internationale que vous avez donc publié aux éditions l'Harmattan : Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées: l'exemple des Aka . Votre livre est-il la première synthèse sur les Pygmées ?
 
V. B.: En fait, on a multiplié les monographies, principalement sur la musique pygmée ; les Africains évoquent les Pygmées et les glorifient dans des romans, et des documentaires. Mais il n'y avait rien sur leur histoire, et pourtant les documents existent; on peut lire les hiéroglyphes, on peut consulter les archives, interroger « les traditions orales » et les différentes « traces des cultures ». Il n'y avait jamais eu d'approche pluridisciplinaire, ce que j'ai voulu mettre en œuvre, tout simplement parce que les Pygmées sont encore considérés comme infra-humains.
 
M.P : Votre livre a été préfacé par Pierre Kalck, juriste, historien, ancien administrateur civil en Oubangui Chari (République Centrafricaine), membre de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer. S'agit-il d'un maître à penser ?
 
V.B.:  Non, pas du tout, mais il a été honnête; il était chef de district à l'époque coloniale, et c'est un homme qui avait de la sensibilité pour le pays ; on lui doit un livre de référence, le premier livre d'histoire de la République Centrafricaine , et dans ce cadre, il traite de la région forestière, revendiquée par les Pygmées. C'est maintenant aux Centrafricains d'écrire d'autres livres. Il y a bien des africanologues européens et d'autres chercheurs qui s'inscrivent honnêtement dans la dynamique d'une coopération internationale pluridisciplinaire: Jacqueline M.-C. Thomas, Serge Bahuchet, Simha Arom, Gérard Lucotte, Pierre Kalck, France Cloarec-Heiss, Gilbert Rouget, Marcel Diki-Kidiri, Etienne Zangato, pour ne citer que ceux-là. Nous disposons de l'encyclopédie sur les Pygmées en 12 volumes de Jacqueline M.C. Thomas et son équipe, dont la moitié est déjà paru (éditeurs : Jacqueline M.-C. Thomas, Serge Bahuchet, A. Epelboin et S. Fürniss; et membres : S. Arom, S. Bahuchet, F. Cloarec-Hess, A. Epelboin, S. Fürniss, H. Guillaume, Elisabeth Motte-Florac, C. Sénéchal et Jacqueline M.C. Thomas, avec les documents de Lucien Demesse) ; sans doute faute de chercheurs qualifiés, il n'apparaît pourtant dans cet ouvrage collectif aucun africain.
 
M.P : Des Aka ont été invités à Paris en 1991 par la fondation France Libertés, de Danielle Mitterrand. Et nous venons de voir sur Arte le film d'aventure  Les Pygmées de Carlo , de Radu Mihaileanu. Que pensez-vous de ce film ?
 
V.B.: Ce film démystifie sur le mode humoristique tous les groupes en présence, et réhabilite les Pygmées. En fait, leur civilisation va très loin. Les Pygmées sont considérés comme les descendants de très anciennes populations localisées au paléolithique dans les régions des Grands Lacs: le Rwanda, le Burundi, le Kenya, la Tanzanie, l'Ouganda. Ils descendent tous d'un même ancêtre dont le prototype serait représenté par le spécimen homo sapiens sapiens dit OMO I [OMO est une ville éthiopienne] qui lui-même remonte d'après les datations absolues à plus de 130 000 ans. Leur existence est attestée dès la plus haute Antiquité. Pour les Egyptiens de l'époque pharaonique, il ne s'agissait pas de créatures légendaires, mais bien d'hommes à part entière qu'ils prenaient soin de représenter avec toutes leurs caractéristiques ethniques.
 
M.P : Mais il y a encore parmi nous, des hommes politiques aux philosophes, de dangereux étourdis qui ont l'habitude de traiter leurs adversaires de « cervelle de pygmée »… Vous démontrez qu'il y a un déni obstiné de leur humanité, les Européens ont longtemps voulu faire d'eux le « chaînon manquant » entre le singe et l'homme.
V.B.: L'histoire des Pygmées fascine et trouble aussi bien les spécialistes que les populations qui se différencient d'eux ou qui s'en approchent par curiosité, afin de vérifier le bien fondé des nombreux clichés accumulés depuis la nuit des temps…. Au demeurant, les connaissances dont ils font preuve notamment dans les domaines de la biomédecine, de la zoologie, de la cosmogonie, les placent parmi les meilleurs experts. Les Aka furent également des acteurs économiques de premier plan qui prirent largement part aux échanges commerciaux trans-nilotiques avec les populations voisines.
M.P : Depuis votre livre, il est impardonnable d'ignorer tout cela…
 
D'autant plus que les Pygmées ont d'abord été bien connus, dans le monde européen (par Hérodote, par exemple). Puis ils ont fait l'objet d'une amnésie volontaire, systématique. Or, « nul n'est censé ignorer la loi », on ne peut pas se prévaloir de l'ignorance pour mentir ! On invente des légendes, avec des a priori, et on fait passer cela pour de la science, avec la formule « on a trouvé … ». Ce n'est que de l'idéologie, on a tous les éléments, mais les gens ont préféré raconter n'importe quoi, et tout le monde a suivi. Les Pygmées sont victimes du préjugé évolutionniste, qui est désormais obsolète.
M.P : Y a-t-il malgré tout un progrès ?

V.B.: Les documents existent pour connaître et comprendre les Pygmées, mais on ne veut pas s'en servir, ils sont systématiquement négligés. Vous vous rendez compte que c'est seulement en 1865 qu'un premier Européen a reconnu leur existence, alors que déjà les Pharaons, 2400 ans avant Jésus-Christ, commerçaient avec eux, les admiraient, et le notaient dans leurs hiéroglyphes ? Mais on continue à penser à autre chose, comme s'ils étaient des êtres imaginaires…
M.P : Revenons à votre démarche scientifique ; vous citez des paroles superbes sur l'inauguralité : « « [...] L'impossibilité d'inaugurer dans la recherche sans une rupture épistémologique par rapport aux paradigmes existants. Or cette rupture n'est pas possible avec la seule connaissance enseignée par l'Establishment qui défend les paradigmes institués. Il s'agit d'une connaissance travaillant à la reproduction des valeurs établies. [Nominalisme scientifique]. […] L'inauguralité s'ouvre alors comme la seule réponse au péril de l'exclusion. Inaugurer est alors d'autant plus nécessaire pour la science qu'elle crée des théories capables de se concurrencer et d'assurer son incessant procès. Ainsi la question de l'inauguralité convoque d'abord le retour constant de la science sur elle-même, condition de sa survie. [M'BOKA Kiese, « Phénoménologie de l'inauguralité » in Hommage à Cheikh Anta Diop , Paris, Editions Paari, 2004, p. 141]. ». Avez-vous l'impression d'être isolé dans la démarche « inaugurale » que vous instituez ?
V.B.: Pas du tout, mais l'Africain qui fait quelque chose pour la première fois se fait couramment taper sur les doigts, il y a toujours quelqu'un pour réagir vivement en disant : « on est mieux placés que vous pour dire ce que vous êtes » ; si bien que beaucoup renoncent à témoigner, se replient dans le silence ; la critique scientifique est nécessaire, l'idéologie doit être tenue à l'écart. Dès 1972, Jean Leclant écrivait dans le Lexikon del Ägyptolgie  : « On doit admettre que pour la lecture des textes et l'interprétation des reliefs pharaoniques la meilleure approche n'est peut-être pas dans les dialogues de Platon ou les chefs-d'œuvre de Praxitèle, mais dans tel masque Senoufo ou les Entretiens avec Ogotemmêli ».
M.P : Le film Les Pygmées de Carlo montre aussi les Pygmées dans une relation d'esclavage par rapport aux Bantous qui les entourent, à la lisière de la forêt. Pouvez-nous nous expliquer comment malgré cela les Pygmées sont reconnus par leurs voisins comme « les hommes libres » par excellence ?
V.B : Il ne s'agit absolument pas d'esclavage ; cette soi-disant information que donne le film relève du réflexe eurocentriste ; comme les Européens sont très mal à l'aise quand on leur rappelle qu'ils ont pratiqué un esclavage massif, concentrationnaire, industriel, sur les Africains, ils cherchent toujours à atténuer leur responsabilité en disant : « oui, mais les Africains aussi pratiquaient l'esclavage ».
M.P.: Lorsque les Pygmées disent : « je suis ton esclave », cela relèverait plutôt de la rhétorique de l'amour courtois qui était florissante au Moyen Age, mais entre familles alliées ?
V.B.: Et ils peuvent rompre avec leurs « propriétaires ». On dit aussi que les noirs de grande taille sont en train d'exterminer les Pygmées ; c'est faux ! Les Pygmées ont avec les « grands noirs » des engagements réciproques, de famille à famille. C'est dans ce cadre qu'ils travaillent comme main d'œuvre dans certains chantiers ; mais ils savent très bien se faire rémunérer, de la façon qu'ils considèrent juste, en « cadeaux », généralement les biens de consommation dont ils ont besoin ; si le paiement ne leur convient pas, ils le font savoir clairement, en disparaissant dans la forêt, à jamais. Nous nous étonnons de ce qu'ils demandent très peu; mais en échange, leur « propriétaire » leur doit protection et soins en cas de maladie.
M.P : Leur voyage en France, qu'ils considéraient un divertissement, n'a pas été de tout repos…
V.B.: Quand ils ont été invités en France, en 1991, Canal + les a humiliés en les faisant attendre toute une journée, sans manger, pour une prestation de 4 minutes : ils ont su mettre en péril, par leur ténacité bien calculée, le timing prévu par Canal +! Ils ont obtenu un dédommagement après d'âpres discussions. Ils avaient été invités, ils n'étaient pas venus travailler pour d'autres. Passer à la télé ne les intéressait pas, ils ont l'habitude d'être considérés comme des attractions, et ils savent dire non, obliger par exemple un chargé de mission à tenir ses promesses. Souvent ils refusent de parler, mais comprennent tout, et savent parfaitement se faire comprendre. Il y a une relation de respect sarcastique, réciproque, avec leurs voisins.
 
M.P : Mais il s'agit quand même d'une population menacée d'extermination…
 
V. B.: Ils sont menacés en tant que peuple, car leur civilisation est une émanation de la forêt. Or, à qui appartient la forêt ? La forêt - du Gabon, du Cameroun, de La République Centrafricaine , des deux Congo, du Burundi, du Rwanda - c'est leur patrie, et elle rétrécit; il s'agit de toute cette région appelée « YAM », « le pays des arbres et des esprits ». Il y a une chaîne de responsabilités, dans l'expropriation de la forêt ; les voisins, en lisière de forêt, produisent des certificats de propriété (de complaisance) de façon à revendre des parcelles à des compagnies étrangères. Or la culture des Pygmées, qui est indissociable de la forêt, est reconnue comme patrimoine de l'humanité. Pygmées et forêt doivent donc être défendus ensemble, par l'humanité toute entière, pas seulement par les Africains !
 
M.P : Les Pygmées semblent donc condamnés à disparaître en tant que civilisation, dans l'état actuel des choses…
 
V.B.: Cela va de soi. Ils ne peuvent s'intégrer à notre monde parce qu'ils n'ont pas accès à l'école, ni aux soins, ni à l'identité administrative ; ce sont les sans-papiers par excellence, ils devraient payer pour se faire faire un état-civil. Avec quels moyens pourraient-ils vivre en ville ? Maintenant, chassés de leur écosystème, ils sont victimes du SIDA, à cause de leurs problèmes sociaux. Mais au début de l'épidémie, quand on disait que c'étaient les singes qui contaminaient les hommes, on n'a rien trouvé de tel parmi eux !
 
M.P : Comment avez-vous découvert les Pygmées ?
 
V.B.: Je les connais par la tradition, les légendes, les épopées, et le vécu de tous les habitants de le la République Centrafricaine.  J'ai fait la connaissance du premier Pygmée de la République Centrafricaine qui est allé à l'école, puis au collège, et il est devenu instituteur, puis député. Il a pu gravir tous ces échelons grâce au soutien et aux encouragements de David Dacko, le premier président, dans les années 1960. Il a vécu une rupture terrible, et sa mission était confuse. A qui pouvait-t-il enseigner ? Les hommes de grande taille n'acceptent pas de se faire enseigner par un Pygmée ! » Il est tombé dans l'alcoolisme, on a trouvé des prétextes pour le radier. Heureusement, ses amis l'ont aidé, et l'Institut du Tourisme lui a tendu une perche, il sert d'interprète auprès des touristes. Après le coup d'Etat du 15 mars 2003, un dialogue national a commencé, où toutes les minorités ont été représentées : éleveurs Bororos, Pygmées… Nous sommes dans une période de transition, avec un parlement provisoire, et il a été reconnu comme le député des Pygmées. Mais il ne pourrait pas revenir vivre parmi les siens. 
 
M.P : Votre recherche donne le vertige, parce qu'on la sent sous-tendue par un axiome qui pourrait être formulé comme : « ce qui est originaire en l'homme est la seule chose qui puisse assurer l'avenir de l'humanité ». Quand vous traduisez pour nous le message des Pygmées : « Il faut réveiller la forêt pour qu'elle protège les hommes » (p. 16), cela a une immense portée métaphorique, et l'on est ressent le travail titanesque que seuls des Pygmées ou des poètes très puissants pourront faire…. Les Pygmées sont-ils conscients de cette responsabilité où vous les engagez avec vous ?
 
V.B.: Effectivement, je considère que les Pygmées sont les dépositaires d'un grand nombre de connaissances qui témoignent d'une rare maîtrise des éléments constitutifs aussi bien de la nature que de l'univers. Ils sont cependant considérés comme des reliques de populations primitives qu'il s'agirait d'étudier, de sauver, de préserver, d'assimiler, de visiter. Les Pygmées ont pris conscience de leur situation actuelle; ils redoutent plus que tout la négation de leur citoyenneté et la tendance à vouloir les infantiliser et les diriger. Ils ont leur mot à dire et le clament tout haut. Tout ce qu'ils demandent, c'est à être associés aux décisions qui les concernent : ils veulent être partie prenante dans la construction de la nation moderne. Ce sont des gens modestes.
 
M.P : On a fait grand bruit, en 2004, de la découverte d'ossements humains de très petite taille, attribués à « l'homme de Flores » ; on parle de « la race de Grimaldi », de petite taille, dont des squelettes ont été retrouvés en Suisse et en Bretagne ; les légendes médiévales européennes font état de la présence des gnomes, lutins, trolls ou drôles dans les forêts, des êtres rares, au pouvoir bénéfique ou maléfique extrêmement réel ; les Hottentots, les Pygmées, les Aka actuels seraient-ils les descendants d'une humanité, actuellement presque éteinte, mais qui aurait joué un rôle civilisateur fondamental dans les régions les plus diverses  ?
 
V.B.: Selon une vieille habitude, ceux qui ont découvert les ossements fossiles très petits sur l'île de Flores ont d'abord affirmé qu'il s'agissait d'une espèce différente de l'homo sapiens, mais cela avant de mener à terme les recherches. Ils sont maintenant contredits par Teuku Jacob et son équipe de l'Université Gadjah Mada, en Indonésie ; il s'agirait bien d'un homo sapiens, très semblable aux Pygmées, mais atteint d'une maladie osseuse [2]. Il y a incontestablement existé un même foyer africain pour les différentes variétés d'homo sapiens sapiens, puis certaines se sont éteintes ; on trouve l'homo sapiens sapiens des deux côtés de la Vallée du grand Rift, et non pas seulement à l'est. Un chercheur honnête et modeste, comme Yves Coppens, a reconnu son erreur, avec la théorie de « l'East Side Story », il admet maintenant que le modèle qu'il défendait jadis ne correspond plus aux données actuelles; selon la légende chérie en Europe, légende qui a vécu, et selon certains experts, l'Homme serait apparu du côté de l'Orient, et non pas au cœur de l'Afrique [3]. Or Cheikh Anta Diop est arrivé à une conclusion qui est le point de départ de toute la recherche actuelle : « Les Pygmées seront donc les premiers à occuper l'intérieur du continent ; du moins à une certaine époque, ils le peuplaient à l'exclusion des Nègres de grande taille. On peut supposer que ces derniers formaient une sorte de grappe autour de la vallée du Nil. Ils devaient irradier dans toutes les directions au cours du temps, par suite du peuplement et des bouleversements sociaux qui interviennent au cours de l'histoire d'un peuple ».
 
M.P : On peut supposer que les Pygmées connaissent mieux que tous l'image dégradante qui a été la leur en Europe, l'époque encore récente où on les montrait non seulement dans des cirques, mais dans les zoos (1870, 1900) et les musées jusqu'en 2001. Les pages de votre livre sur ces épisodes honteux pour l'Europe sont consternantes, renvoient aux Gaulois une image insoutenable d'eux-mêmes…, et pourtant votre écriture est un modèle de sobriété. Que pensent les Pygmées du monde moderne, formaté par la civilisation européenne ?
 
V.B.: « Quand ils sont venus en France, en 1991, ils me disaient : « les blancs sont très dangereux » ; ils ont beaucoup surpris leurs accompagnateurs, quand ils les ont emmenés dans une grande surface, un hypermarché à Ivry, et leur ont donné de l'argent : ils n'ont acheté en tout et pour tout qu'un couteau, une ceinture et un sac à dos, des instruments de travail, pour la cueillette. Ce sont des Africains comme les autres, mais plus rigoureux, dans leur pensée et dans leur conduite. Ils n'ont aucune dynamique de vengeance ou de riposte ; ils refusent, simplement, la marginalisation.
 
M.P : Vous dites que le Vatican s'intéresse beaucoup à eux ?
 
V.B.: Oui, le Vatican avait envoyé une première mission en 1923 [4], et continue à les interroger, parce que les Pygmées sont monothéistes et monogames. Ce n'est pas la taille qui fait le Pygmée, il y a des Pygmées grands. Ils se nomment eux-mêmes les ‘danseurs de Dieu'… Ce sont certainement les inventeurs du monothéisme, monothéisme que les Bantous partagent, avec le concept d'un Etre Suprême, auteur de l'univers et extérieur à lui, qui ne se laisse connaître que par ses manifestations… Le dieu Bès, qui représente les Pygmées, éloigne le mal, et il est capable de contrôler tant Osiris que Seth, disaient les Egyptiens….. Il y a des Bès au Louvre, à la chapelle Sixtine, au Musée de New York. En Europe on a séparé l'Eglise de l'Etat. Mais tout le monde a peur. On est allé sur la lune, et on n'a rien trouvé. On ne sait pas où on va, on ne trouve pas ce qu'on veut ! Il s'agit en fait d'une recherche théologique pour rencontrer physiquement Dieu, ce qui va être difficile. Moïse a rencontré Dieu dans le buisson ardent, mais depuis…. Mais la religion est quelque chose de trop sérieux pour qu'on en parle à la va vite ici. Ce sera pour une autre fois. Je signale pour votre curiosité, l'article qui vient d'être publié au sujet de ces interrogations : « Le pape et les Pygmées. À la recherche de la religion première », par Jean-François Dortier (Grands Dossiers des Sciences Humaines, n°5, décembre 2006 - février 2007).
 
M.P : Et si un blanc disait comme vous : « l'esprit de nos ancêtres est sous l'écorce des arbres », on s'esbaudirait en disant : ô la belle métaphore, quel raccourci original et poétique !
 
V.B.: Quand on dit que l'esprit de nos ancêtres est sous l'écorce des arbres, comment pourrait-on le nier ? Il est difficile pour l'esprit simple de le comprendre. Toute connaissance ne commence-t-elle pas par les usages des plantes, toute la pharmacopée ne vient-elle pas des plantes, de ce qui est caché sous l'écorce, sous l'apparence ? Comment renier toute la science accumulée par les ancêtres, les centaines de milliers de générations antérieures ? Les Occidentaux plaisantent avec ça, alors que la forêt est le poumon de la terre, est ce qui nous retient en vie.
 
M.P : Vous êtes un défenseur actif de la forêt, et cela vous a valu un procès. De quoi s'agit-il ?
 
V.B.: Une société forestière, la société Sesam, m'a traîné en justice pour avoir repris sur mon site un article très critique sur ses exactions et déprédations. Bizarrement, l'auteur, un collaborateur de François-Xavier Verschave, maître de conférences au CNRS, ne semble pas être inquiété, non plus que les autres sites qui ont publié le même article… l'audience aura lieu le 24 octobre 2007, à Paris.
 
M.P : Vous êtes peut-être le maillon faible, tout en étant aussi, par votre livre et la rigueur de votre recherche, le coeur de la résistance…
 
V.B.: L'Etat centrafricain qui avait auparavant rendu public une série d'ordonnances relatives à l'exploitation forestière, vient de mettre fin aux activités de la société Sesam. La société n'a pas respecté ses engagements de construire des infrastructures, n'a pas payé les ouvriers ; puis elle a été liquidée; mais elle doit des millions d'euros à l'Etat centrafricain (au titre d'impôts et de taxes forestières), et aux banques de la place. Or l'affaire avait été financée par les fonds de la Coopération. Bizarrement, Luc Bouquiaux reconnaît que son ex-étudiant Serge Bahuchet « a apporté une contribution de premier ordre pour faire reconnaître l'ingéniosité des techniques de chasse [des Pygmées] et l'efficacité de leur pharmacopée, dont plusieurs laboratoires sont en train d'identifier les principes actifs » [5]. Et justement, ce sont bien ces secrets pharmaceutiques que les sociétés forestières cherchent à s'approprier, outre la richesse de la forêt comme matière première et dans son sous-sol …
 
M.P : Ota Benga, capturé, enchaîné et montré comme un singe en 1904 aux USA, lors d'une Exposition Universelle sur le thème de l'anthropologie, où il s'agissait, en théorie, de se pencher sur L'HOMME (mais on n'y a montré que les « sauvages » des régions lointaines)!; puis supportant d'être traité comme une bête jusqu'en 1916, a su se suicider à côté d'un grand feu qu'il avait allumé, après avoir ôté ses vêtements européens, de façon à « rentrer chez lui en chantant ». Ce type de suicide héroïque, et au rayonnement poétique immense, a été couramment pratiqué par les esclaves déportés en Amérique, qui provenaient de toute l'Afrique. Cette façon de défendre sa liberté et son lien à sa patrie n'est-elle pas l'expression d'une attitude collective qui fait précisément défaut à l'actuelle anti-civilisation occidentale ?
 
V.B.: On ne peut pas toujours rester sur le pied de guerre… Qui sont les primitifs?  C'est la question que posa Thabo MBeki, à propos de Sarah, dite «  la Vénus Hottentote  », lorsque le gouvernement sud-africain a organisé les cérémonies pour célébrer le retour de sa dépouille, en 2001.
[1] Ceci a été dénoncé par Mary Lefkovitz, Not Out of Africa : How Afrocentrism Became an Excuse to Teach Myth as History , New York , Basic Books, 1996.
[2] http://www.20minutes.fr/article/105259/20060829-sciences-L-homme-de-Flores-etait...
[3] Voir l'entretien avec Yves Coppens publié par Libération le 10 octobre 2002 et repris sur
[5] « Les Pygmées Aka victimes de l'afrocentrisme ?, in L'Homme, Revue française d'anthropologie , n°179, juillet/septembre 2006, pp. 227-235.

http://www.plumenclume.net/textes/2007/pygmees070707.htm

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